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The Robillard Boutique, GWTW fanfiction

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Mon roman The Boutique Robillard, fanfiction d'Autant en Emporte le Vent

En feuilletons, publiés régulièrement. 

Publié par Arlette Dambron

Scarlett O'Hara, (source : archive pl / alamy stock photo

Scarlett O'Hara, (source : archive pl / alamy stock photo

Note :
Cette partie est très visuelle, et je vous conseille de consulter le site (références en bas de page), où figure la fameuse Pink House de la Battery dont je me suis inspirée, surtout pour que vous puissiez imaginer la chorégraphie des quatorze mannequins.


En relatant cette fameuse soirée, j’ai voulu me plonger dans l’ambiance, et j’ai découvert de magnifiques chansons populaires d’avant et pendant la guerre de Sécession. Chaque morceau cité fait partie intégrante de l’histoire et m’a fait vibrer. Je vous conseille de lire, en même temps que vous écouterez les liens sur Youtube. Les chapitres 24 et 25 seront, eux aussi, émaillés de nombreuses chansons, avec les liens correspondants.


Il m’a fallu écouter des dizaines de fois Lorena pour essayer de transmettre par écrit l’émotion de Rhett, Scarlett et Duncan…

 

"La Mode Duncan", in reality : the Pink House, 26S Battery, Charleston (source https://www.estately.com/listings/info/26-s-south-battery

"La Mode Duncan", in reality : the Pink House, 26S Battery, Charleston (source https://www.estately.com/listings/info/26-s-south-battery

Samedi 27 mai 1876, 19h15 heures, Charleston, jardin de « La Mode Duncan »

« Un double whisky, s’il vous plait ! »


Madame Butler fit une mimique d’appréhension. 


« S’il commence par un double whisky… »


Les arguments de Rosemary avaient étaient suffisamment convaincants pour que Rhett se décide à faire plaisir à sa mère et vienne à la réception. 


Il jeta un regard autour de lui : lumières inondant le jardin et la maison de maître, les plus beaux atours revêtus par les dames, gentlemen à la pose distinguée, costumes militaires prestigieux… Aucun doute, son voisin avait fait les choses en grand.


Les femmes présentes autour de la table l’accueillirent avec des airs surpris et contents. Avec charme, il présenta ses hommages à Cathleen Vayton, sa fille et baisa la main de la jeune Roselyne, qui en rougit de plaisir. La mère et le fils se regardèrent. Elle plissa des yeux en signe de remerciement d’être venu les rejoindre. 


« Rosemary a raison. Je les ai trop négligées. Ce soir, je vais faire l’effort d’oublier ce qui me mine, et de profiter d’être parmi les miens dans ma ville natale. Inviter ces dames à danser sera un dérivatif suffisant. A moins que la parade des mannequins m’émoustille ! » se moqua-t-il.


Il nota les quatre sièges vides. Un brin singulier pour la table des hôtes ! Devant lui se tenait le maître des festivités, tournant le dos à leur table, les yeux rivés vers la piazza illuminée.


« Que le spectacle commence ! » (Let the show begin !) décréta en français un Rhett ragaillardi.


Du côté de l’estrade, parlant avec un porte-voix, un membre de l’orchestre annonça : « Il est 19h14. Le défilé de la prestigieuse maison de couture de Charleston va commencer. Je vous souhaite à tous une bonne soirée ! »


Aussitôt, le fourmillement des discussions éparses s’éteignit, suivi par un silence discipliné. Tous les yeux se tournèrent vers la magnifique demeure charlestonienne, encore plus impressionnante sous le feu des lumières. (*)


Les premières mesures instrumentales du célèbre « Carolina » (*1), interprétées par le pianiste, la violoniste, et le joueur de mandoline s’élevèrent solennellement. 
 

Duncan sentit l’excitation l’envahir. « Enfin ! »


Installée aux premières loges, la tablée des Vayton, comme tous les autres invités, guettait le moindre mouvement qui sortirait de la vaste salle d’exposition du rez-de-chaussée.  


Aux premières notes de « Carolina », deux silhouettes aux tons bleus et blancs furent visibles au fond de la pièce, puis elles se dédoublèrent, l’une sortant par l’arche de la porte-fenêtre de droite, l’autre par celle de gauche. 


En synchronisation, elles firent des pas comptés sur la loggia cerclant l’immense salon, et disparurent chacune par l’arche menant à la deuxième porte-fenêtre, telles des beautés évanescentes, pour se croiser ensuite à l’intérieur et ressortir chacune par la porte opposée suivante.


Ce ballet fut répété à l’identique avec la troisième porte-fenêtre, sauf qu’elles se présentèrent ensemble à la fin par le vantail du balcon faisant face au jardin et aux invités. 


Au moment où elles descendaient la dernière marche, le chanteur de l’orchestre à qui on avait confié la fonction de maître de cérémonie pendant le défilé, annonça avec le porte-voix : 


« La Mode Duncan » est fière de mettre à l’honneur ce soir, à travers ses créations, nos chers Etats du Vieux Sud, et en particulier sa flore et sa faune. Ces deux premières œuvres représentent le drapeau de notre bienaimée Caroline du Sud !


Les applaudissements unanimes fusèrent. 


Les deux jeunes femmes tournèrent élégamment sur elles-mêmes puis descendirent les marches. 


Ensemble, elles s’avancèrent lentement dans la large allée centrale parquetée, dont les pas étaient étouffés par les tapis, pour parcourir la distance les séparant des dernières tables, avant de repartir en sens contraire. 


Cette chorégraphie astucieuse permettait à tous les participants à la fête de ne rien manquer des détails des toilettes de la Collection de « La Mode Duncan ». 


Les commentaires étaient chuchotés entre voisins assis à proximité, afin de ne pas rompre la magie de l’instant, et troubler la partition de l’hymne des Confédérés de la Caroline du Sud.


Les dames admirèrent l’originalité des tenues, les hommes préférèrent apprécier les formes des mannequins, ou imaginer leurs épouses ou leurs maîtresses dans de tels atours. 


Le bleu indigo, cher à la plantation de South Soft, était la coloration dominante de ces deux robes, comme il le serait pour les douze modèles. Le tissu choisi par le grand couturier était du damas, une étoffe dont l’armure de soie, mode d'entrecroisement des fils de chaîne et des fils de trame, aboutissait à un contraste de brillance entre le fond et le dessin tissé. Quelles remarquables performances avaient été effectuées par la filature de Vayton & Harvey, dignes des soieries de Lyon en France !


Les militaires furent les premiers conquis par le motif patriotique de ces deux créations, reconnu par tous les spectateurs. C’était un palmier sous un croissant de lune, symboles du drapeau de l’Etat sudiste, qui avait été incrusté en blanc sur la face mate du satin. Une sur-jupe couleur ivoire, parsemée de petites feuilles de palmier en organza pliés et cousus, était drapée de façon à remonter en son milieu jusqu’au haut des genoux, alors que l’ampleur du tissu retombait à l’arrière à mi-mollet. Le bustier, boutonné frontalement par des perles de fils métalliques dorés, était du même ton ivoire en satin lustré. Sa tenue jumelle avait une autre combinaison de couleurs,  bleu et jaune d’or. 


Des ballerines fines en cuir et soie reprenaient les couleurs de l’ensemble, avec le thème central du palmier brodé sur le devant.


Autour de leur taille, une ceinture en velours de soie, coupée à la façon d’un « V » renversé, tranchait par sa couleur émeraude, brodée de délicates feuilles de palmier en fil métallique doré. 


Les deux jeunes femmes portaient négligemment sur l’épaule une étole, piquée de petites plumes d’oiseaux aux dominantes blanches parsemées d’un camaïeu de duvets bleus, qu’elles avaient passée sous leurs avant-bras gantés de fine dentelle de Calais. 


Le chapeau mettait la touche finale à la toilette en reprenant la même étoffe que la jupe principale, transformée en rubans aux pliures complexes. Ceux-ci agrippaient deux plumes de geai bleu bouclées. Les coutures prolongées par un liseré de feuilles de palmier étaient en fil d’or et d’argent.  


Le retour des deux premières jeunes femmes vers le devant de la scène fut salué par des ovations, qui remontèrent agréablement aux oreilles ravies du grand couturier. 


La concordance de temps fut parfaite entre la fin du morceau de musique joué et les premières notes d’un air connu, la disparition des deux mannequins vers l’entrée principale du bâtiment et l’apparition simultanée de silhouettes dans le salon illuminé. 


Les participants privilégiés à ce spectacle haut de gamme poussèrent quelques cris de surprise en découvrant les ombres dont les formes se faisaient plus précises au fur et à mesure que le ballet se mettait en place.

Cette fois-ci, elles étaient quatre à entrer chacune par une arche de porte, se croiser à l’intérieur et ressortir de l’autre côté, pour finalement tourner avec majesté tout autour de la loggia. 


L’inventeur du ballet était conquis par le résultat visuel obtenu. Quel bonne idée d’avoir choisi cette maison à l’architecture italienne pour en faire le siège de « La Mode Duncan » ! Elle avait été bâtie pour que des élégantes du Sud puissent parader, se convainquit Duncan.


Le groupe descendit les marches, deux par deux, et firent la révérence.


Le maître de cérémonie annonça : « Le grand couturier Duncan Vayton fait vivre, à travers ces quatre parures, Le Magnolia du Mississipi, Le Jasmin Jaune de Caroline du Sud, Le Camélia d’Alabama et Le Rosier des Cherokees de Georgie. (**)


Son intervention fut récompensée par une salve d’acclamations.


Les quatre modèles s’engagèrent vers l’allée principale. 


Afin qu’aucun ornement sophistiqué n’échappe à l’œil intrusif des amateurs de mode, les mannequins s’arrêtaient tous les deux mètres, se tournant en doublé vers les personnes assises, puis, par une ronde légère, changeaient de côté, avant de reprendre leur marche cadencée.


John et Petyr eurent donc tout loisir de détailler l’anatomie des belles New-Yorkaises, la courbe des hanches ou la poitrine magnifiée par le bustier. Rebecca préféra comparer les quatre modèles avec ceux qui les avaient précédés. 


Habituée à revêtir les plus riches étoffes, elle reconnut immédiatement le caractéristique brocart de soie richement tissé de fleurs brochées en relief, dont les contours avaient été brodés au fil d’or métallique. Le fond ivoire mettait encore plus en perspective le modelé de la flore rose pâle du camélia, ou la délicatesse de la rose blanche de Georgie. 


C’était au tour de la sur-jupe drapée et au bustier de se colorer en bleu indigo. Remarquable travail des couturières de « La Mode Duncan » qui avaient réussi à la perfection à reproduire, par de fines  broderies ornées de perles, les fleurs similaires à la jupe. Chaussures, chapeaux et ceinture émeraude adoptaient le même motif de broderie. 


« Un travail exceptionnel de finesse ! » Rebecca gonfla la poitrine de fierté d’avoir pour amant un artiste si flamboyant. »


Les quatre mannequins regagnèrent l’entrée principale du bâtiment, un autre air fut joué par l’orchestre, et trois nouvelles jeunes filles reprirent leur chorégraphie à l’extérieur de la loggia du rez-de-chaussée. 


A cet instant précis, on entendit des « Oh ! » de surprise : le premier étage était à son tour envahi par une farandole de six silhouettes tournant autour de la piazza, marquant un temps d’arrêt sous l’arche du balcon, afin que tous les spectateurs puissent se réjouir de cette féérie de couleurs.


Défilèrent dans l’allée principale L’Iris de Louisiane, La Floraison d’Orange de Floride, et Le Bleuet du Texas.
Puis ce fut le tour de trois autres jeunes femmes, transformées cette fois en symboles de la faune américaine. Lorsque l’animateur annonça Le Roitelet Américain de Caroline du Sud, suivi du Moqueur Roux de Georgie et du Bruant de Mc Cown, en l’honneur d’un général sudiste, on brûla d’impatience d’admirer au plus près la représentation brodée du plumage de ces symboliques volatiles. 


L’assistance se sentait transportée dans le temps dans un monde de douceur, où les sens étaient repus. La richesse des étoffes et l’exclusivité de la création artistique, combinées avec les danseuses des deux étages qui continuaient à s’entrecroiser avec grâce, en cadence avec la musique de l’orchestre, tout contribuait à ce que les invités présents se sentissent privilégiés de vivre un moment festif historique pour la ville de Charleston. 


A la table des Vayton, les femmes étaient enthousiastes. « Comme je suis fière de mon frère ! » s’exclama Melina. Sa mère ne dit rien mais ses traits s’adoucirent. « Aymeric aurait été satisfait de l’œuvre accompli par son héritier. »


Les trois plus jeunes femmes discutaient entre elles, comparaient les toilettes. Rosemary avait préféré la simplicité du roitelet, alors que Roselyne s’extasiait de la flamboyance du jasmin de Caroline du Sud. 


Rhett regarda sa mère. Elle semblait sereine. « Il est vrai que Vayton a réussi son coup. Le charme et la grâce de Charleston sont bien présents ce soir. »


Cette réflexion qui venait de loin s’immisça au plus profond de lui, sans qu’il en prenne garde. Une phrase définitive prononcée à Atlanta, un goût d’amertume dans la bouche… 


Il avait soif ! Bon sang, qu’est-ce qu’il avait soif ! Combien de temps cette débauche de robes allait-elle encore durer ? Il commençait à s’impatienter. Regarder les jolies filles dans leurs beaux atours l’avait amusé quelques minutes, mais il s’était vite lassé. Il n’avait plus qu’une hâte, que le sommelier se présente à leur table, et que le bal commence pour qu’il accomplisse son devoir de bon fils en dansant avec sa mère. Ensuite, il retournerait dans son antre où rien ne pourrait plus l’atteindre.  


Il choisit d’interroger Melina. En tant que sœur du couturier, elle devait connaître la réponse.


« Savez-vous combien d’autres robes doivent être présentées ? »


Melina était attirée par Rhett. Pas sentimentalement, mais parce qu’elle trouvait ce personnage étonnant, fantasque, secret, aventurier. Bref, tout ce qui devait faire rêver de nombreuses jeunes filles comme elle. Elle fut heureuse de lui répondre :


« Mon frère m’a parlé de quinze modèles. Donc nous devrions voir apparaître les trois dernières jeunes femmes dans quelques instants. »


En effet, le trio des oiseaux venaient de rejoindre le bâtiment principal. Il y eu une rupture inhabituelle dans le rythme effréné qui s’était instauré depuis le début de la soirée. Les silhouettes à l’étage s’étaient figées. 
Melina commenta : « C’est le grand final. Mon frère doit être dans tous ses états ! »


Pendant toute la représentation, Duncan avait été attentif au moindre mouvement des modèles de l’Iron Palace, ne portant aucun intérêt à leur corps mais à la chute du tissu, et à la réussite de la coupe réalisée par ses « petites mains ». Il était fier d’elles ce soir, et de Blanche. Qu’aurait-il fait sans elle pour organiser ce spectacle, en plus d’avoir parfaitement dirigé ses couturières ? Et ce n’était que le début…


«Bientôt, bientôt, j’aurai ma récompense… Encore quelques minutes, et je pourrai l’admirer, comme j’en ai rêvée depuis des mois ! »


 Il avait averti Blanche. Il ne voulait pas voir son chef d’œuvre porté par Madame O’Hara avant le défilé. C’était son plaisir, sa fantaisie de faire durer le plus longtemps possible la surprise d’admirer sa muse dans le fourreau de lumière qu’il avait imaginé pour elle. Rien qu’à cette pensée, son cœur s’emballa. Il se moqua de lui-même. « Je risque de faire un arrêt cardiaque bientôt dans ces conditions ! »

 

« Mère,  est-ce bientôt notre tour ? Cela fait longtemps que nous attendons. Les robes sont très belles d’ici, mais je suis impatiente de montrer la mienne. »


Scarlett émit un petit rire discret, répondant à l’impatience retenue de sa fille. De là où elle et ses deux enfants étaient installés, au fond de l’immense salle du rez-de-chaussée, Ils avaient une vue plongeante sur les mannequins exécutant leur chorégraphie, à l’intérieur et autour du balcon de la loggia. En se tenant debout, elle avait pu voir, ainsi que Wade, les modèles défilant le long des tables du jardin illuminé. Ella les avait regardées, debout sur une chaise. 


Scarlett ne regrettait pas de ne pas être parmi les spectateurs. « Il nous a gardées pour la fin, Ella et moi. Pour que je porte le chef d’œuvre de la collection de « La Mode Duncan », comme dit la Française. Je trouverais cela parfaitement romanesque…. Si ce cher Duncan avait été honnête dès le départ. »


Wade se tenait debout, l’allure calme. Mais une angoisse sous-jacente le tenaillait de plus en plus. Il avait peur que sa petite sœur soit impressionnée par la foule, qu’elle panique, qu’elle n’ose plus faire un pas. Il regarda sa mère. Si belle…. Elle la protégerait, comme elle l’avait toujours fait.


« Blanche vient de nous avertir. Les deux dames en robe vertes vont d’abord défiler, descendre dans le jardin, puis vont venir te chercher. Ne t’inquiète pas, je suis là, et je te rejoindrai très vite. »


Puis, s’adressant à son fils : « Wade, Blanche t’as bien expliqué ce que tu devais faire, n’est-ce pas ? Je compte sur toi ! » En signe d’encouragement, elle caressa légèrement sa manche. 


Investi de la confiance de sa mère, le garçon répondit : « N’ayez aucune craine. Je veillerai sur ma sœur. »


Scarlett, décidément gagnée par des impulsions maternelles inhabituelles, se permit une caresse dans les cheveux de sa fille. Ella Lorena Kennedy transformée en fée de la soirée dans la ville la plus collet-monté du Sud ! 


« Quant à moi… je ne préfère pas imaginer ce qui va se passer quand on reconnaîtra l’ex Madame Butler ! Du cran ! J’ai fait face à l’armée de Sherman. J’imagine que je pourrai affronter le regard hostile de n’importe quel Charlestonien ce soir. » 

 

La minute de flottement, qui avait suivi la découverte des douze tenues Haute Couture, avait permis à l’assemblée de discuter plus librement avec leurs voisins de table. Le constat de la représentation de mode était d’ors et déjà dressé : une réussite complète, l’évènement de l’année à Charleston, voire de la décennie, selon certains commentateurs un peu trop excessifs. 


La nuit commençait à inonder la rue de la Battery. Peu importait. La profusion des torches suspendues et des lampes de table éclairaient le jardin comme en plein jour. Les deux étages de la demeure de « La Mode Duncan »  étaient aussi illuminés que les flammes d’un foyer. Les appliques suspendues autour des balustrades extérieures donnaient de l’ampleur supplémentaire aux arches, et transformaient les silhouettes féminines en feux follets mystérieux.  


Soudainement, on entendit les premières notes du piano. Des « chut ! » furent murmurés de part et d’autre du jardin.


Le célèbre Aura Lea (*2) s’éleva dans la nuit, ajoutant à la magie de l’instant. 
 

Au même moment, le pourtour des deux loggias fut envahi par un essaim de jeunes filles. Six mannequins au premier étage, les six autres au rez-de chaussée, venaient de reprendre leur chorégraphie de disparitions, croisements, farandoles à l’intérieur, et réapparitions, au rythme langoureux d’une des plus célèbres balades sentimentales du temps de guerre.


C’est alors qu’apparurent, sur le balcon faisant face au jardin, deux élégantes qui étonnèrent par les tons à dominante verte de leurs robes. 


D’un ton solennel, le Maître de cérémonie annonça : « Mesdames et Messieurs, La Pêche et sa Fleur, Le Pêcher d’Atlanta ! »


Des quatre coins des tablées, des applaudissements unanimes lui répondirent. A l’exception d’une personne.
Son cœur fit un bond : « peachtree, Atlanta ». Peachtree Street, sa maison, Scarlett, les enfants, sa famille. 


Son malaise devait se lire sur son visage, car la main de Roselyne se posa sur la sienne : « Vous sentez-vous mal, Rhett ? » 


Il mima son sourire nonchalant habituel. Mais celui-ci n’atteint pas ses yeux. « Un petit trouble passager. Tout va bien, ma chère Roselyne. Je suis touché que vous vous inquiétiez pour moi. C’est me faire trop d’honneur. »


Ces paroles caressantes eurent l’effet escompté : Roselyne rougit, sa main trembla, elle la retira et la posa sagement sur la table.  


Les treizième et quatorzième mannequins venaient d’emprunter, elles aussi, le tapis de l’allée centrale. 


Les dames de Charleston scrutèrent le vêtement hommage à la ville georgienne. Les jupes en velours de soie étaient aux couleurs du fameux vert sombre Charleston. Sur l’une d’elles avaient été brodées des fleurs de pêcher aux délicates pétales roses, dont le pourtour était accentué au fil d’or. L’autre modèle affichait des pêches charnues à la peau bigarrée de rouge, rose et vert clair, le tout rehaussé au fil d’argent. Le bustier, comme la sur-jupe drapée et remontée, était en taffetas vert pâle, décoré des mêmes pêches et fleurs, en minuscules broderies de fils métalliques. Du duvet vert de perruche parsemait l’étole aux plumes blanches. La même ceinture en soie émeraude était l’accessoire, avec les broderies en fils métalliques, donnant une cohésion aux quatorze modèles. 


Lorsque Les Pêchers d’Atlanta furent à nouveau près des escaliers, elles marquèrent un temps d’arrêt et se tournèrent vers les marches.


Les douze silhouettes s’étaient figées à l’extérieur des deux loggias. 


Le solo de piano s’accompagna aussitôt des sonorités douces du violon et des notes gaies du banjo, donnant à Aura Lea des accents légers. (*3)
 

Les spectateurs retinrent leur souffle, attendant le bouquet final. 


Duncan trépignait, ne cachant plus son impatience.


Melina, comme beaucoup des dames présentes, étaient excitées de découvrir le quinzième modèle, le chef d’œuvre du de Duncan Vayton. 


« Quelle merveilleuse mise en scène pour que la surprise soit complète ! » Se tournant vers le seul avis masculin à sa portée, elle lui demanda : « Ne trouvez-vous pas, Rhett ? » 


Celui-ci acquiesça en forçant son enthousiasme. Il décida de complaire à l’humeur de sa jeune et amicale voisine, et se tourna, lui aussi, vers les escaliers. 


Ce ne fut pas une personne, mais deux, qui franchirent la porte. 


«Oh ! » On entendit des cris d’exclamation jusqu’au fond du jardin : « Oh ! ». Le coup de théâtre était réussi. Deux enfants s’étaient immobilisés en haut des marches. 


Un bel adolescent, élégamment vêtu en vrai gentleman du Sud, tenait la main d’une petite fille. 


Sous l’effet des nombreuses torches allumées, l’enfant scintillait de mille feux produits par une pluie d’étoiles argentées déversées sur le tissu vert tendre et lustré de la robe. Ses longs cheveux roux  semblaient sur le point de prendre feu, tant la forte luminosité intensifiait les reflets cuivrés de ses boucles entremêlés aux fines tresses d’argent. L’effet magique était couronné par les fils d’or brodés sur la ceinture, l’ourlet et les coutures du chemisier. 


Son jupon blanc empesé dépassait de la jupe. Elle agrippait dans un bras une poupée en porcelaine, aux mêmes cheveux roux et robe verte étoilée. Ce détail ajoutait à l’esprit enchanteur de cette apparition, sorti d’un conte de fée pour enfants.


Hommes et femmes furent gagnés par la douceur du tableau. 


Cathleen était émue. Elle qui rêvait tant de progéniture pour Duncan et Melina, sentit son cœur fondre devant ses deux gravures d’enfants sages.


A la seconde où ils avaient franchi la porte, le cœur de Rhett s’emballa. Sa main agrippa le dos de la chaise au risque de briser le bois. 


« C’est encore une de mes hallucinations. Mon esprit est tellement embrumé par l’alcool depuis des mois que la seule évocation de « peachtree » m’a fait penser à eux. Ce sont juste deux enfants qui leur ressemblent parce qu’elle a les cheveux roux et qu’il est plus grand. D’ailleurs, comment pourrais-je les reconnaître. Cela fait plus de deux et demi que je ne les ai vus. Quel âge avait Ella quand je suis partie ? Six ans et demi ? Et Wade dix ans ? Le garçon devant moi a presque l’air d’un jeune homme maintenant.
Tellement grand… et ressemblant de plus en plus à Charles Hamilton. Je ne comprends pas. Je deviens fou ! »
Il poussa un gémissement et se prit la tête dans les mains. 


Autour de lui, les femmes furent surprises par sa détresse soudaine. Madame Butler regarda plus attentivement les deux enfants qui leur faisaient face. «Pourquoi cette réaction ? Serait-ce ? Non ! Pourquoi les enfants de Scarlett se retrouveraient-ils à Charleston, faisant en plus partie de la représentation de mode de leur voisin ? »


Puis son fils leva la tête et la regarda. C’était un appel à l’aide d’un enfant à sa mère, avant qu’il ne sombre dans la folie. Elle ne sut quoi lui dire. Simplement : « Rhett ! » d’un ton qui se voulait le plus apaisant possible. 

Il lui adressa un regard affolé. « Un animal effrayé attendant l’hallali ! » reconnut-elle tristement. Puis il fixa à nouveau son regard sur les deux enfants.


Cathleen se permit d’interroger discrètement sa voisine. « Votre fils ne se sent pas bien ? »


De guerre lasse, Eleonor avoua : « Non, ces deux petits lui font penser, je ne sais pourquoi, à ses deux beaux-enfants, les enfants de son ex-femme. »


« Ah ! Je suis désolée pour lui. Votre fils a tellement souffert avec la perte de votre petite fille, m’avez-vous dit. Il est normal que la vue d’un enfant l’émeuve. »


Mais Cathleen pensa, au fond d’elle-même, que le Capitaine Butler était vraiment fragile pour que son humeur soit altérée par la simple vision d’un bambin quelconque. »


Rhett se dit que tout cela n’était qu’un rêve. Mais, au tréfonds de lui, il savait. Il avait été présent quelques mois après la naissance de Wade. Il avait rêvé que l’enfant que Scarlett portait soit le sien, au lieu de Frank. Il les avait tenus dans les bras, réconfortés. Et, pendant son mariage avec Scarlett, il avait eu l’impression de les traiter comme les siens. Enfin… pas vraiment, pas comme sa Bonnie. Qu’est-ce que tout cela voulait-il dire ? Serait-ce à cause des tantes Robillard ? Peut-être étaient-ils en vacances chez elles, et Vayton avait fait leur connaissance par hasard pour les introduire ensuite dans sa petite fête ? »


Toutes ces longues spéculations furent émises en un éclair. Il assista au moment où Wade – Wade ? Vraiment ? – tenant fermement sa sœur par la main, l’aida à descendre les marches. En bas des escaliers, il vit le garçon soulever son chapeau pour la saluer. Il se courba et lui fit le baise-main, comme pour une Dame d’Atlanta. 


Rhett surprit le regard ébahi d’Ella qui en aurait presque éclaté de rire de voir son frère si galant avec elle. 
Après l’avait saluée en digne gentilhomme, il s’éloigna en direction de Vayton, remplacé aussitôt par les modèles Peachtree d’Atlanta.


« Cela crève les yeux ! Bien sûr que ce sont mes beaux-enfants ! »


Les treizième et quatorzième modèles encadrèrent la petite fille et lui tinrent la main. Le porte-voix annonça solennellement : 


« J’ai le plaisir de vous présenter La Princesse d’Atlanta ! ».


On entendit des « Bravo ! Bravo ! » de toutes parts. On communiquait de table en table, félicitant leur hôte de les avoir gratifiés d’une si charmante surprise. 


Cathleen et les femmes qui l’accompagnaient applaudirent à tout rompre. 


Une main toujours agrippée au dos de la chaise, comme s’il avait peur de s’effondrer, l’autre refermée en un point serré, les yeux de Rhett s’étaient embués. « Comme tu es jolie, ma petite fille ! Scarlett serait si fière de te voir éblouir tout Charleston ! »


Son cœur se serra à la vue de Wade, le si affectueux Wade, se tenant maintenant aux côtés de son voisin.


C’est à ce moment-là que les deux accompagnatrices d’Ella lui lâchèrent la main pour disparaître discrètement par l’entrée principale du bâtiment. 


La timide fille de Frank Kennedy se retrouva seule face à la foule qui la regardait. « Mère m’a dit d’être courageuse. Il faut que je lui fasse honneur. Tous ces gens me sourient, et m’ont applaudie. Est-ce que cela veut dire qu’ils me trouvent jolie ? » Elle rougit de plaisir à cette possibilité qui ressemblait à un rêve. « Maman m’a assurée que l’attente ne durerait qu’une minute. »


Elle se tourna vers sa gauche, et croisa le regard de l’ami de sa mère qui avait cousu sa robe de princesse. Il lui souriait gentiment. « N’aie pas peur » se rassura-t-elle. « Lui aussi te protège. »


On fut surpris de voir cette petite fille dans l’attente. « De quoi ? De qui ? D’un autre modèle ? Il était censé n’y en avoir que quinze. » Les participants à la fête se demandaient qui allait encore surgir du balcon.


Les notes d’Aura Lea se fondirent pour enchaîner sur une des plus célèbres chansons d’amour populaires pendant la guerre, Lorena (*4)
 

La sonorité lancinante du violon donna la chair de poule à plus d’une dame présente, annonçant l’histoire d’un amour empêché et de deux cœurs brisés. 


Rhett ne quittait pas Ella du regard. Il était en symbiose avec elle. Il attendait, pris dans un tourbillon où toute pensée se trouvait gelée. Seul son corps réagissait, ses muscles tendus guettant un relâchement libérateur. 


D’abord un froissement d’étoffe. Le claquement des escarpins à talons sur le plancher de la piazza. Son ouïe perçut les onomatopées – « Oh ! »,  « Ah ! », « Whoa ! », de surprise et d’émerveillement, jetés à travers le jardin. 


Lui s’entêta quelques instants à fixer le bout des mules dépassant d’une jupe dorée. Son cœur battait si vite qu’il avait la sensation que, s’il levait la tête un peu plus, il allait s’arrêter de respirer, glacé par la déception.


Car, même si le courage lui manquait pour lever son regard sur celle qui s’avançait, son corps, lui, l’avait détectée. Toutes ses terminaisons nerveuses conduisaient à se connecter avec elle, par une reconnaissance familière. Il enfonça encore plus les ongles dans ses paumes, pour que la souffrance de sa peau meurtrie le fasse revenir à la raison, ou plutôt pour qu’elle continue à faire vivre ce fol espoir, celui que ce soit elle. 


La valse des torchères, lanternes et lampes de table transformait les mèches enflammées en luminosité incandescente qui enveloppait, tel un spectre, les contours de la silhouette. Chaque brin de fil métallique, brodé sur la soierie luxueuse, capturait la moindre lumière évanescente, pour la libérer ensuite en un éclatement d’étincelles d’or, d’argent et de pierres précieuses. Car l’iris sombre de Rhett, noyé par l’émotion, ne transmettait plus à son cerveau que des étincelles multicolores brouillant sa vision. 


L’œil remonta sur les hanches aux courbes magnifiées par la corolle de soie, et s’immobilisa sur la taille galbée par le bustier crémeux. Cette taille si fine qu’il avait convoitée pour l’encercler entre ses bras, depuis un fameux barbecue de 1861, dans l’espoir de pouvoir à jamais la retenir prisonnière. 


Des éclairs d’émeraude, aux angles vifs, menaçaient de foudroyer celui qui s’enhardirait à étreindre cette taille, à l’endroit précis où un renflement voluptueux annonçait la naissance de la poitrine. 


La gorge de Rhett était sèche. De l’eau aurait peut-être suffi à l’hydrater, mais il ne voulait – il ne pouvait – prendre le risque de détacher son regard un instant de ces formes hypnotiques pour se servir un verre. 
La silhouette avançait lentement. Pas la divine prêtresse antique Karomama, vieille de plus de deux-mille ans, qui avait réussi, dans ses hallucinations, à muter en ersatz de sa femme, mais la vraie Scarlett, faite de chair et de sang, dont les hanches ondulaient sensuellement dans sa direction. Ou du moins il essaya follement de se convaincre que son corps l’avait reconnu, et venait le rejoindre pour qu’ils puissent s’unir. 


Sa respiration se fit haletante – il n’avait cure qu’on puisse l’entendre autour de lui. Son ouïe ne percevait plus que le bouillonnement frénétique du sang qui affluait dans ses veines jusqu’à frapper sporadiquement ses tempes. 


La rondeur de ses seins. Il se passa la langue sur les lèvres pour tenter de les humidifier. Quand était-ce, la dernière fois ? Oui ! Bien sûr, comment pourrait-il occulter de sa mémoire la dernière nuit où il avait osé les emprisonner dans ses mains, faire tressauter le mamelon rougi par le désir, jusqu’au moment d’extase où sa bouche s’en était délecté. 


L’échancrure généreuse du corsage révélait la carnation nacrée de sa peau. De longues boucles noires en épousaient ses formes.


Ses cheveux étaient déployés, sans la restriction d’un  chignon. 


Son sang ne fit qu’un tour. « Comment a-t-il osé ? » 


Comme une fulgurance, il identifia la source de sa colère, son voisin. « Vayton ! Ce bâtard ! » Il ne comprenait pas - n’était pas en mesure pour l’instant d’analyser – pourquoi Scarlett se retrouvait ce soir dans ce damné défilé de mode. Une certitude s’imposait pour l’instant : « C’est lui qui a eu l’impudence de lui faire revêtir cette tenue trop décolletée, et a laissé tomber ses cheveux sans contrainte, alors qu’elle ne se le permet que dans l’intimité de la chambre. » 


Sa chevelure… Lui seul était en droit de la libérer de son carcan. Lui seul était en droit d’admirer la cascade de ses longues mèches, sombres comme l’ébène, ruisselant sur ses épaules nues. Lui seul était en droit de les faire se noyer dans la pliure intime séparant les deux globes de ses seins. 


Mais cette coiffure, révélée aux vues et aux sues de tous les mâles présents ce soir, le rendit ivre de jalousie. « Ce salopard l’a exposée aux yeux de tous, alors que moi seul… » 


« Non, je n’ai plus aucun droit. C’est moi qui ai divorcé », dût-il reconnaître amèrement.


Des images cauchemardesques défilèrent. Vayton enlevant les épingles de ses cheveux, étirant sans retenue ses mèches soyeuses sur son corps, les caressant, les humant, les embrassant… 


« Non ! » Un cri de révolte jaillit du plus profond de ses entrailles. 


Les digressions de Rhett n’avaient duré que l’espace d’une minute, à peine assez pour que Scarlett ait commencé à faire quelques pas sur le balcon.


Il n’avait même pas réalisé qu’il s’était levé de table, au premier bruit de pas. 


Cathleen, Melina et Roselyne le regardaient, médusées. « Qu’est-ce qu’il lui prend ? Pourquoi cette exhibition devant nous tous ? » La mère de Duncan n’en croyait pas ses yeux. Elle se pencha discrètement vers sa voisine. 


Eleonor et Rosemary étaient effondrées. Ainsi, cette Scarlett réapparaissait dans leur vie, à Charleston, au milieu de leurs amis, s’exhibant comme mannequin ! Elle ne cesserait donc jamais de salir le nom de Rhett ?


«J’espère que vous ne m’en voudrez pas pour cette réflexion, ma chère Eleonor. Mais votre fils paraît avoir vu un fantôme ! »


Sa voisine hocha la tête tristement. « C’est exactement cela. La femme qui se tient devant nous est son ex-femme. »


Les trois Charlestoniennes en furent abasourdies. La mère de Duncan Vayton afficha son incompréhension. « Mais… Scarlett O’Hara est en affaire avec mon fils. Je l’ai reçue chez nous il y a moins de trois mois de cela. Je n’aurais jamais pensé… Entre nous, je peux vous confier être très surprise que mon fils l’ait choisie pour représenter sa création, alors qu’il la connaît à peine. Qui sont l’adorable petite fille et le garçon ? »


Eleonor répondit laconiquement : « Ce sont les enfants de Scarlett. »


Roselyne ne manquait pas un mot de la conversation.


Madame Vayton n’avait toujours pas élucidé un mystère : « Madame O’Hara ne nous a pas aucunement dit que la maison voisine de la nôtre était celle de son ex-belle-mère. »


Eleonor prit un air gêné. « Je crois honnêtement qu’elle n’en avait aucune idée. Je ne l’ai jamais reçue chez moi. »


Les deux femmes Vayton en faillirent tomber de leur chaise. Ni l’une ni l’autre n’osèrent questionner plus avant Madame Butler, mais il leur sembla bien étrange que la femme de Rhett n’ait jamais été invitée par sa belle-mère.


« Encore lui pour se démarquer et créer un scandale ! » remarqua l’un des invités réunis dans le jardin. « Un seul se tient debout – en dehors du maître des lieux - et c’est Rhett Butler ! » « Je ne suis pas surpris. Il est de notoriété publique qu’il est ivre tous les soirs. C’est encore une de ses manifestations d’ébriété ! » remarqua un autre gentleman de l’assistance, qui tut le fait que, s’il était en mesure de divulguer cette information, c’était parce qu’il fréquentait assidûment le Gentlemen’s Club, et en particulier le deuxième étage du Haven. 


Parmi les bonnes dames de l’assistance, Eulalie et Pauline Robillard étaient bouleversées. Tout avait si bien commencé ! Elles avaient conscience que le statut de natives de Savannah ne leur aurait pas permis de faire partie des quelques privilégiés invités par la prestigieuse famille Vayton. Et voilà que l’ex-mari de Scarlett réapparaissait ! Bien entendu, avec l’aide de leur nièce, le scandale allait à nouveau salir la famille Robillard par ricochet. 


L’exclamation de révolte de Rhett fit se retourner Wade. Celui-ci, en voyant son ex beau-père debout fixant sa mère, se dit avec tristesse que sa présence parmi eux allait sûrement gâcher l’ambiance féérique.


Depuis la première note de Lorena, Duncan était sourd à tout autre son que celui de la musique dédiée à Scarlett, aveugle à toute image autre que celle de la beauté éclatante de la jeune femme. 


L’objet de ses fantasmes depuis cent jours se tenait bien droite, le pas magistralement synchronisé au rythme du violon, le port altier égal à une reine, sa reine, avait-il décrété. 


La complexité des juxtapositions de paillettes émaillées, perles de verre coloré et fils métalliques, imbriqués dans les drapés et pliures sophistiqués, avait réussi à créer l’effet recherché. 


Sous le prisme de la lumière, la robe était devenue incandescente. Le feu commençait à entamer les rubans brillants glissés entre les volants de la jupe, remontait, puis se dispersait en centaines de pépites émeraudes et argentés jetées sur la corole. Il reprenait enfin des forces en étant magnifié par les éclairs émeraude du bustier. 


La foudre avait frappé les épaulettes et l’armature du contour des bras, enflammant les braises hérissées des filaments dorés et argentés. 


Le tulle d’organza diaphane, jeté dans le dos, tentait d’apaiser le feu qui couvait sous cette robe passion. C’était bataille perdue, car une myriade de paillettes brûlantes transformaient en joyaux les yeux émeraude de Scarlett. 


Cette composition artistique unique s’achevait par la parade irisée d’une plume de paon bleu et vert métallique, couchée sur une délicate et longue broche en argent fixée en haut de la cascade de la chevelure.


« Indéniablement le plus beau chef d’œuvre que j’aurais accompli dans ma vie de créateur Haute Couture ! Mais comment en aurait-il pu être autrement avec une telle muse pour source d’inspiration ? »


Le regard du couturier divagua un instant pour admirer sa collection au grand complet : les quatorze mannequins s’étaient rassemblées sur le balcon du rez-de-chaussée, déployant un éventail composé de plumes et duvets de colombe blanche. Par de délicats mouvements, elles ondulaient en vagues au rythme de la musique. « Beau travail ! » se félicita-t-il.


Il dédierait, dès demain, ce même compliment à Blanche Bonsart. Elle avait rejoint la foule dans le jardin, mais était restée aux premières loges pour parachever son contrôle de Directrice de la prestigieuse Maison de Couture. La Lilloise irradiait de fierté. « Bien méritée ! » conclut son patron.


Il ne perdit plus une autre seconde afin de se repaître de l’apparition de celle qui avait bouleversé le rythme des battements de son cœur au premier regard.


Du haut de la piazza, Scarlett chercha du regard Duncan, et le trouva à côté de son fils. Toutes fossettes dehors, elle répondit au sourire ravageur du talentueux couturier. 


Elle jeta un regard altier à l’assistance ébahie. « Charleston, me voilà, plus forte que jamais ! Voyons quelle va être votre réaction lorsque vous comprendrez que votre enfant chéri est honoré par la présence de celle dont vous avez dit pis que pendre, la scandaleuse divorcée de votre natif Rhett Butler ! » Heureusement, son sourire narquois adressé aux dames et gentlemen de la bonne société ne pouvait être deviné par eux, à cette distance.   


Elle agrippa le bord de sa traîne pour la suspendre à l’anneau discret cousu à cet effet, en induisant un élégant drapé, et s’apprêtait à « descendre dans l’arène » en toute sécurité. 


Un cri retentissant creva le silence révérencieux des invités qui attendaient la suite du spectacle. Scarlett tourna instinctivement la tête vers l’endroit d’où venait de surgir un intelligible « Non ! »


C’est là qu’elle le vit, à quelques mètres d’elle seulement. Debout. Pâle. Figé comme une statue. Son regard noir scellé à elle.


Elle eut l’impression que le sang quittait son visage. Elle serra les dents, de peur que le fourmillement des émotions contradictoires qui l’assaillaient, franchissent ses lèvres en un flot de phrases incohérentes. 


« Que faites-vous ici ? Allez-vous tout gâcher encore une fois, au moment où je relève la tête ? Craignez-vous que je vienne troubler, ce soir, le charme et la grâce de votre société bienpensante ? Vous ne pouvez plus me faire mal, Rhett Butler, même si vos injures pour me contraindre à divorcer m’ont marquée au fer rouge ! »


Le menton relevé signalant le début des hostilités, ses iris lui lancèrent des éclairs, d’un vert plus intense que ceux qui enflammaient son bustier. 


Mais il ne bougeait pas. Pas de rictus ironique, pas de haussement des sourcils pour annoncer une saillie moqueuse. Seulement des prunelles rivées aux siennes. 


Le tremblement qui la parcourut lui fit craindre de s’écrouler là, devant la foule. Elle eut l’impression que son regard rapace était en mesure de voir sa gorge se soulever anarchiquement sous les battements irréguliers de son cœur. 


« Saperlipopette ! Comment a-t-il pu garder le même pouvoir de m’impressionner rien que par sa seule présence ? »


Insensibles à la proximité de la centaine de personnes qui avaient leur attention rivée sur eux deux, elle, le modèle phare du défilé de mode, lui, anachroniquement debout et immobile, le couple entama un combat impudique, avec leurs regards pour seules armes. 


Pas question de s’échapper. Le premier qui baisserait les yeux serait défait. 


Duncan, qui avait perçu le moindre battement de cil de Scarlett depuis son apparition sur la loggia, nota immédiatement son changement d’humeur. Intrigué, il suivit le point vers lequel elle fixait son attention.


« Rhett Butler ! » Il tressaillit. Au contraire de ce que Eleonor avait affirmé, son fils était finalement venu répondre à son « invitation ». Dieu sait que Duncan n’avait pas incité sa mère à lui envoyer un carton. Mais elle l’avait rassuré sans s’en rendre compte, dès le départ, en lui répétant que le fils aîné des Butler ne viendrait pas, quoi que sa mère ait pu l’en prier.


Il était le témoin impuissant de leurs retrouvailles. Pire ! Il en était l’instigateur en ayant joué avec le feu, en acceptant d’inviter ses voisins, en présumant que sa chance allait continuer à le protéger.


Et maintenant, ils étaient face à face. Duncan se sentit rejeté de ce qui était en train de se produire devant lui. Une tragédie ? Une mascarade ? Un règlement de compte ? Tout sauf un échange amoureux, car ça, il ne pourrait pas le supporter. 


« Il faut que je me calme, que j’aie confiance en Scarlett. Il l’a blessée. Elle ne le laissera pas revenir dans sa vie. Scarlett est à moi maintenant. Il le faut ! » Ses ongles manucurés s’enfoncèrent dans sa paume, mais la douleur physique ressentit ne parvint pas à concurrencer celle qui le submergeait de voir les deux ex-époux hypnotisés l’un par l’autre.


Au milieu de la foule, ils étaient seuls au monde. Leurs pupilles dilatées s’engagèrent dans une valse où les iris sombres de Rhett allaient de droite à gauche, suivant le moindre vacillement des yeux verts de Scarlett, qui essayaient de s’échapper, pour faire marche arrière, et finalement venir se coller à ceux de son adversaire.  
Les mots étaient inutiles, tant leur histoire leur appartenait. Il leur suffisait de se regarder pour comprendre – ou croire comprendre- ce que l’autre pensait à cet instant. Un jeu de répulsion, attraction, amour et haine commença.


La rage de Scarlett, sa colère lancée violemment au visage de Rhett ; la honte de celui-ci ; ses regrets dévoilés ; la rancœur d’avoir été humiliée, mise plus bas qu’à terre pendant leur conversation fatale de novembre 1873 ; les années d’humiliation du mâle castré à qui on déniait le devoir conjugal ; la jalousie de la femme trompée aux vues et au sues de tout Atlanta ; le poison lent injecté dans les veines de Rhett pendant douze ans – et même plus ! – à épier la moindre modulation douce de la voix de Scarlett, l’imperceptible battement de cil masquant son trouble, une rougeur subite colorant le haut de sa poitrine extériorisant une pulsion sensuelle, tous ces signes passionnels adressés à un autre que lui, à Wilkes.


Scarlett ne supporta plus ce regard qui accusait, qui souffrait. Elle voulut s’en détacher mais, par une puissance dont seul Rhett Butler pouvait faire montre, celui-ci captait à nouveau ses prunelles pour lui raconter une autre histoire.


Leurs yeux s’embuèrent en mémoire de l’amour partagé de leur petite fille ; le trouble des baisers tumultueux de Rhett ; les fossettes de Scarlett ; les bras réconfortants de son mari au sortir d’un cauchemar ; la peau douce, si douce de sa femme, la découverte du plaisir, les mots tendres chuchotés pendant leur dernière nuit. 


Les traits de la jeune femme s’adoucirent, répondant au sourire timide de son ex-mari, comme une invitation à reprendre leur joyeuse complicité d’antan.


Scarlett avait le cœur qui battait frénétiquement, follement troublée. Elle avait espéré, elle avait cru, elle s’était convaincue, que son amour pour son mari, révélé sur le tard, s’était aussi vite évanoui après la cruelle attitude de celui-ci. « Serait-ce possible que tout ne soit pas fini ? »


Ses yeux quittèrent un instant ceux de son ancien amour, dérangés par un mouvement à côté de lui. Une jeune et jolie blonde, collée à la chaise de Rhett, mit sa main sur sa manche d’une manière possessive, comme pour l’attirer et le faire s’asseoir. 


« La jeune fille de la bonne société que Rhett veut épouser… »


Ecœurée, l’ex-femme trompée leva le menton, lui adressa un dernier regard glacial, et se détourna dédaigneusement de cette homme qui appartenait désormais à son passé.


Sous le choc de ce rejet qui le poignardait en plein cœur, Rhett s’écroula sur sa chaise.


Les deux anciens époux auraient pu avoir l’impression que leur communication visuelle avait duré une éternité, tant son intensité les avait coupés du monde environnant. 


En fait, Scarlett n’était restée figée en haut des marches que pendant deux minutes. Deux longues minutes pendant lesquelles l’orchestre continuait à jouer l’air romantique de « Lorena ». Deux minutes un peu plus longues que cela était nécessaire pour que la quinzième robe soit formellement exposée au regard des admirateurs ; assez pour que le jeu auquel ils venaient d’assister suscitent à mi-mot les commentaires de certains qui croyaient « savoir ». 


« Butler fixant cette femme. Ne correspond-elle pas à la description de son épouse ? » Le gentleman de la table voisine répondit à cette spéculation. « C’est son ex-femme. Ils sont divorcés. Vous rendez-vous compte ? Une des plus anciennes familles du Sud salie par un divorce ? » Un autre répondit : « Cela fait longtemps que l’un et l’autre ont sombré dans le scandale. »


Et puis, les voix s’éteignirent. La beauté portant le chef-d’œuvre du prestigieux couturier venait de descendre la dernière marche.


Aussitôt, selon les instructions précises données en amont à l’orchestre, le piano et le banjo accompagnèrent le violon (*5). La musique fit frissonner les jeunes filles amoureuses et les dames qui pleuraient la perte de leur bienaimé. 
 

Le pied au sol, Scarlett agrippa fermement la main d’Ella qui avait attendu bien patiemment, inconsciente de la tension à laquelle sa mère venait de faire face, tant elle était fascinée par sa robe magique. Une réelle complicité passa entre la mère et la fille. Une fierté commune, la conscience de vivre un moment partagé unique dont elles se souviendraient toute leur vie. 


Sitôt ce tableau de l’amour filial dressé, on oublia le trouble ressenti quelques minutes auparavant, et les médisances qui s’en étaient suivies. Des applaudissements frénétiques claquèrent à travers le jardin, les quatorze modèles firent de même sur le balcon, et les militaires tirèrent leur chapeau cérémonieusement en signe d’admiration.


Scarlett n’eut même pas à chercher Duncan du regard. Celui-ci était déjà à ses côtés.


Le maître de cérémonie fit sa dernière annonce : « Mesdames et Messieurs, j’ai l’infime honneur de vous présenter l’œuvre d’art du Prince de la mode, intitulée « Foudre de Georgie ». 


Les acclamations reprirent de plus belle. 


Scarlett serra plus fort la main d’Ella. Voilà le moment qu’elle redoutait depuis le début de la représentation : celui où elle et Ella allaient emprunter la grande allée centrale et marcher sous les yeux de ces Charlestoniens qui lui seraient sans nul doute hostiles.


Elle eut un accès de panique, aussitôt perçu par Duncan. Sans un mot, il se courba pour lui baiser la main. Le bleu de ses yeux avait pratiquement disparu, mangé par ses pupilles dilatées par le trouble qui l’avait faire frémir de jalousie il y a quelques minutes, et par l’émotion qui l’étreignait, tant il était fier d’avoir brillamment achevé son exposition aux côtés de de l’éblouissante Scarlett O’Hara.  


Gentiment, il lui passa le bras autour du sien, et regarda Ella : « Etes-vous prête, Princesse ? »


La petite fille murmura un petit « Oui » en lui rendant son sourire. 


Duncan déclara à Scarlett, des paillettes dans les yeux : « Allons faire retentir la foudre autour de nous ! »


Il la serra un peu plus contre lui, et les entraîna toutes les deux en direction de l’allée.


Ella était rayonnante, tenant sa poupée contre son cœur, et agrippant de l’autre main sa mère. Elle jeta un coup d’œil à Wade qui était fier comme un paon de de les voir mises à l’honneur.


Scarlett s’amusa de cette situation incongrue : « Quel retour en fanfare dans cette ville maniérée ! »


Les premières tablées qui avaient le privilège d’admirer, avant les autres, les détails de la toilette hallucinante de Scarlett, furent abasourdies par la similitude des tenues du maître des lieux et de sa cavalière.


On entendit : « Regardez ! Le gilet de Duncan Vayton est de la même couleur émeraude que les éclairs de la jeune femme. » Une autre dame commenta : « Vous avez raison : Quel souci du détail sur sa lavallière, le même éclair brodé. Et notre célèbre vert Charleston arboré fièrement sur eux deux. » Elle conclut : « Quel couple merveilleusement assorti ! Ils sont jeunes, ils sont beaux ! »


Ces éloges furent amplement entendus par les membres de la table d’honneur. 


Melina avait des étoiles dans les yeux. « Je suis tellement fière de mon frère. Madame O’Hara semble sortie d’un conte de fée. Elle brille de mille feux ! »


Cathleen la regarda, et acquiesça silencieusement. « Comment ne ressent-elle pas la tension qui s’est abattue sur nous ? »


Eleonor et Rosemary ne pipaient mot, scandalisées par la mise en valeur parmi « les leurs », dans leur chère ville, de cette femme qu’elles exécraient. Et pleinement conscientes du coup de tonnerre qui venait de frapper Rhett. 


Celui-ci essayait de maîtriser les tremblements qui l’avaient envahi à la seconde où il l’avait vue, et qui redoublèrent avec encore plus d’intensité lorsque Duncan saisit le bras de Scarlett. Et maintenant, Ella les accompagnait. En famille…


«Il a eu la vulgarité de faire en sorte que leurs tenues soient assorties. Comme un couple. »


Il n’eut qu’une envie, celle de quitter la table et de fuir. Mais il sentait peser sur lui le regard inquiet de sa mère. S’il agissait ainsi, elle ressentirait son départ comme un affront fait par les Butler aux Vayton. Et il serait à nouveau l’initiateur d’un scandale.


N’osant plus diriger sa vue sur Scarlett, de peur de craquer d’émotion, il jeta un œil noir sur l’homme qui enserrait tellement son bras autour du sien que leurs hanches étaient obligées de se frôler. 


Depuis la première fois qu’il avait vu Scarlett, Rhett n’avait jamais été confronté à une rivalité officielle avec d’autres hommes. Bien sûr, il y avait Wilkes, mais tout se passait dans le non-dit. Grâce à Miss Melly, ce pleutre avait été obligé de cacher en public ses pulsions obscènes. Les autres hommes, les nombreux admirateurs qui avaient entouré Scarlett, avant et après leur mariage, ne comptaient pas pour elle. Ils n’avaient eu droit qu’à des miettes de ses minauderies, pour mieux s’entraîner à faire ses griffes sur « son Ashley ». Même si ses airs de coquette mettaient secrètement Rhett en rage, il savait qu’il n’avait rien à craindre de tous ces mâles entreprenants.


Mais, pour la première fois, Scarlett s’affichait ouvertement au bras d’un autre homme.


Le pire, c’est qu’elle en avait le droit. Elle était divorcée…


 Et quel homme ! Rosemary n’avait cessé de lui rabâcher les oreilles avec leur voisin. « Tellement beau, si jeune, si intelligent, si talentueux, si riche, horriblement riche, parmi les dix plus riches d’Amérique, si généreux, si respecté de tous, tellement…, tellement… » 


Rhett dut se refreiner. Ou sinon il allait fracasser tout ce qui se trouvait devant lui, ou sinon il allait irrémédiablement défigurer ce vaniteux blondinet avec son air de conquérant, un coq paradant comme si Scarlett lui appartenait déjà.


La Princesse d’Atlanta, la Foudre de Georgie et son Prince Charmant marchaient majestueusement devant les plus dignes représentants de la Caroline du Sud.


Duncan surprit quelques regards inquisiteurs furtifs dans la direction de Scarlett. Sans doute provenant de ceux qui avaient entendu parler de Madame Butler. « Au diable tous ! Scarlett leur est supérieure en tous points.»  En réaction, il resserra encore plus son étreinte, au point que cela aurait pu être jugé indécent – si ce comportement n’était pas venu de l’héritier Vayton, la famille la plus respectée et respectable du Vieux Sud.


Scarlett repéra ses tantes, au milieu d’autres vieilles dames. Elles étaient sidérées ! « Notre nièce, dont les actions ont été toujours soumises à caution – avec raison » – pensa Eulalie, « la fille de ce paysan d’O’Hara, mise à l’honneur par le meilleur d’entre tous les gentlemen de Charleston ! » C’était tout bonnement incompréhensible.


Ella, en toute innocence, fut heureuse de leur faire un petit signe de reconnaissance. « C’est le plus beau jour de ma vie ! » décréta-t-elle.


Leur nièce n’eut aucun mal à lire dans leurs pensées. Elle leur adressa son meilleur sourire hypocrite, imité aussitôt par Duncan qui avait compris, à la réaction de sa cavalière, qu’il s’agissait des Dames Robillard. Il devait s’en faire des alliées. 


On entendait des remarques extatiques sur le chef d’œuvre du grand couturier. On s’ébaudissait de la richesse des broderies. On essayait de percer le mystère de fabrication qui avait transformé cette séduisante dame en diamant, tant elle scintillait de la tête aux pieds. 


John héla sans autre façon son camarade de jeunesse. « Fantastique ! » clama-t-il en français, en exagérant son accent, pour forcer le trait du grand couturier parisien. « Félicitations ! Tu es décidément le meilleur. »
Sa remarque fut immédiatement approuvée par ses autres amis d’enfance présents à côté de lui. Duncan lui fit un petit signe, dont seul John connaissait la signification, un langage qu’ils avaient élaborés à l’école, lorsqu’ils voulaient communiquer à l’insu des autres élèves. 


Rebecca, elle aussi, avait déchiffré leurs codes. Mais elle n’avait plus le cœur à jouer. Comment cette étrangère osait-elle se pavaner au bras de son amant ? « Il est à moi. Qui que vous soyez, vous n’aurez aucune chance qu’il tombe dans vos griffes ! » 


Le trio s’en retournait, satisfait de cette récolte de louanges qui affluaient encore. 


« Oh ! Regardez la Princesse d’Atlanta. Avec sa poupée jumelle et la pluie d’étoiles sur sa robe, elle ressemble à un ange ! » Ella ne comprit pas d’où avait surgi cette incroyable compliment, mais elle en devint rouge de plaisir. Elle regarda sa mère qui hocha simplement la tête en signe d’assentiment. « Mère est fière de moi. » Ce constat était si inespéré qu’elle se serra un peu plus contre la robe dorée.


Ils entendirent distinctement une jeune voix féminine : « Ils ressemblent à un couple sorti d’un conte de fée. Comme ils sont beaux ! »


L’émail des dents blanches de Duncan brillèrent sous la moustache en demandant à Scarlett : « Qu’en pensez-vous ? Ils ont raison, n’est-ce pas ? »


Scarlett profita de l’occasion. Elle baissa la voix le plus possible pour être certaine que personne ne puisse deviner ses paroles. «Vous êtes un doux rêveur, mon cher Duncan. Tellement rêveur que vous avez omis de me révéler une ou deux informations. » Son ton était léger. Mais l’allusion était suffisamment limpide pour que Duncan pâlisse.


Un accès de panique, la peur que tout s’effondre devant ses mensonges, qu’elle mette en terme à leur histoire qui n’avait pas encore commencé… Duncan se sentit coincé dans un étau. Il prit une profonde respiration et la regarda droit dans les yeux : « Scarlett, je vais tout vous expliquer. Dans une minute, si vous me le permettez. »


« Une minute ? Devant tout ce monde ? » 


Elle n’eut pas le temps de se moquer de sa réponse. Le trio était revenu à son point de départ, en bas des marches.


Duncan se saisit du pavillon amplificateur et s’adressa à l’assistance.


«Mes chers amis, ma famille et moi-même vous remercions chaudement de nous avoir fait l’honneur de répondre à notre invitation. Comme vous l’avez déjà compris, cette soirée est un vibrant hommage à notre Vieux Sud, que nous tous aimons tant ! Vous en avez eu un grand aperçu à travers la collection que j’ai créée spécifiquement pour Charleston et la Caroline du Sud. »


« Je suis très touché que vous ayez apprécié ce défilé de mode personnifié par les élégantes jeunes femmes ici présentes. » D’un geste de la main, il désignait les modèles réunies derrière lui sur le balcon. « Je tiens, en cet instant, à rendre hommage à l’employeur de ces talentueuses mannequins, Monsieur Alexander Turney Stewart, propriétaire du célèbre Iron Palace de New York, mon ami, qui vient de s’éteindre le 10 avril (*6). » Ses employées applaudirent symboliquement à titre de remerciement.


Duncan reprit plus légèrement : « Dans les minutes qui viennent, vous aurez droit à d’autres surprises. N’ayez crainte ! L’intermède sera court, de façon à ce que vous puissiez enfin goûter à nos appétissants buffets froid et chaud. » Cette dernière phrase fut saluée, surtout par les messieurs présents. Les Dames du Sud continuaient par tradition, comme avant la guerre, à ne dévoiler qu’un faible appétit.


Duncan n’avait toujours pas lâché la main de Scarlett. Il reprit : « Lorsque vous vous serez restaurés, je sais que vous serez ravis de danser aux rythmes de la musique que nous aimons tous ! »


De nouveaux applaudissements l’interrompirent un instant. Puis il continua :  


« Avant la reprise des festivités, laissez-moi remercier, du plus profond de mon cœur, celle sans qui je n’aurais jamais trouvé l’inspiration pour créer « Foudre de Georgie », celle qui incarne ce soir la beauté et le prestige, celle qui est devenue la muse de « La Mode Duncan ! » 


Regardant Scarlett dans les yeux, il annonça : « Madame Scarlett O’Hara ! »


Un concert de claquements de main et d’onomatopées admiratives lancés des quatre coins du jardin remplaça la musique qui s’était arrêtée, comme prévue, dès que Duncan Vayton avait rejoint l’estrade.


Le maître de la soirée ajouta, en s’adressant directement cette fois à Scarlett : « Je ne saurai jamais comment vous prouver ma gratitude d’avoir accepté de représenter la marque « La Mode Duncan », avec votre adorable fille, Ella, et votre fils Wade. C’est un immense honneur. »


Scarlett était émue. Sincèrement émue. Depuis quand n’avait-elle pas reçu une telle reconnaissance ? Depuis… Jamais en fait. « Jamais Rhett ne m’a mis à l’honneur. Duncan vient de bousculer sa réputation en m’imposant dans son cercle protégé. »


Il la fixait intensément, avec un air qui ressemblait à… Scarlett osa à peine formuler dans sa tête sa pensée. « A quoi ? Pas à un simple épanchement. Non ! Ses yeux sont trop fixes, trop sombres. A de la passion ? »


Elle n’eut plus loisir de continuer sa réflexion. Duncan achevait son hommage : « Scarlett, acceptez-vous de me faire l’honneur de partager cette danse avec moi ? »


Il avait lâché le cornet métallique et s’était plié en deux pour lui baiser la main. Un seul battement des paupières suffit à Scarlett pour donner son accord.


Il l’entraîna vers la piste de danse sous les acclamations. Puis le silence se fit. 


L’orchestre émit les premières notes de « Lorena », cette fois-ci entrainées par la voix veloutée du chanteur.
Rhett serra les dents si fortement que Roselyne fut presque apeurée par la dureté de ses traits.


Les jointures de ses poings refermés étaient blanches, tant l’intensité de sa rage était grande. Il s’obligea à les immobiliser sur les cuisses.

Prêt au combat !


Auteur : Arlette Dambron.

 

#roman, #littérature, #autant en emporte le vent, #suite d'autant en emporte le vent, #fanfiction, #mode, #musique confédérés, #Sud américain, #musique guerre de sécession

 

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Notes sur le chapitre 23 :! 


(*) La demeure illuminée de « La Mode Duncan » : je me suis inspirée d'une maison de style italien au 26, Battery Street,  sur la Battery de Charleston,  pour décrire l’intérieur, la façade, les dépendances (l’atelier de couture et la maison de Blanche), et également pour « voir » les mannequins tournant autour des loggias illuminées. Toutefois, j’ai fait une modification importante, en créant une porte, sur les deux étages, donnant accès directement côté jardin. Regardez les photos sur le site de estately com - listings - 26 S South Battery           https://www.estately.com/listings/info/26-s-south-battery


(**) Les fleurs et les oiseaux symboliques ont été sélectionnés par chaque Etat d’Amérique au début du XXe siècle. Pour mon histoire, j’ai présumé qu’ils avaient déjà un sens particulier au XIXe siècle, et existaient à profusion, dans ces Etats du Sud.


(*1) Les instruments indiqués dans le roman ne correspondent pas exactement à ceux figurant dans les extraits de youtube. Mais ces vidéos vous permettront de « vivre en direct » la soirée chez Duncan Vayton.


(*1)Carolina – (musique Armand Edward Blackmar, éditeur de musique) «Ecrit peu de temps après la fin de la guerre civile, cette chanson triste raconte comment les Etats de l’Union, mais également les Etats configurés, choisirrent de blâmer la Caroline du Sud pour avoir ouvert les hostilités à Fort Sumter – Youtube, Carolina, Tom Roush -https://www.youtube.com/watch?v=bbwjARzTqAA&list=LL&index=18


(*2) Aura Lea, 1861, musique George R.Poulton – version instrumentale piano : Aura Lee, John Falloon - https://www.youtube.com/watch?v=t5rMURQTvas


(*3) Aura Lea (ou Aura Lee), 1861 musique George R. Poulton – Populaire parmi les soldats sudistes et nordistes. La chanson dont s’est inspiré Elvis Presley pour « Love Me Tender » – Version instrumentale, Youtube, Aura Lee, James Ledrick – https://www.youtube.com/watch?v=QJVSlskPgaY&list=LL&index=1


(*4) Lorena, 1857 – musique Joseph Philbrick Webster - version instrumentale,  Youtube, Lorena, Instrumental, Blaine Sprouse, https://www.youtube.com/watch?v=CBBBP0Z_g7M&list=LL&index=4


(*5) Lorena, 1857, -musique Joseph Philbrick Webter – version instrumentale, Youtube, Lorena Confederate tune, CRS official - https://www.youtube.com/watch?v=RcZzCQhBvpI&list=LL


(*6) Alexander Turney Stewart, propriétaire de l’Iron Palace, New York. 12 octobre 1803 – 10 avril 1876.

Disclaimers : je n'ai aucun droit sur l'histoire et les personnages d'Autant en Emporte le Vent qui appartiennent à Margaret Mitchell. J'ai créé le "monde" de Duncan Vayton et de Blanche Bonsart.

 

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