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The Robillard Boutique, GWTW fanfiction

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Mon roman The Boutique Robillard, fanfiction d'Autant en Emporte le Vent

En feuilletons, publiés régulièrement. 

Publié par Arlette Dambron

Ce chapitre, comme le chapitre suivant, est très chantant. En me documentant pour décrire ce bal, j’ai découvert le patrimoine musical américain des années 1850 à 1876, et cela m’a passionnée. Au point de donner aux chapitres 25 et 26 un petit air de comédie musicale 

Dernière remarque : la fin de ce chapitre a, à nouveau, un cliffhanger, laissant place à deux possibilités. Pour deux raisons : parce que le texte aurait été trop long, avec trop de chansons à « absorber » - et ensuite, parce que…  je dois certainement être un peu taquine  ;-) 

Merci du fond du cœur de continuer à aimer « The Boutique Robillard » ! 

****



 

Chapitre 25. Tempes argentées

 « Il est grand temps d’ouvrir le bal ! Ne crois-tu pas, Duncan ? » 

Ce fut à nouveau Melina qui rompit la tension. Elle n’avait qu’une hâte, celle de pouvoir enfin danser avec Alexander Dean. Ils avaient échangé quelques paroles anodines devant le buffet. Surtout, il lui avait demandé l’autorisation qu’elle l’inscrive dans son carnet de bal. Alors, Melina était de plus en plus impatiente que la fête commence !

Duncan approuva et demanda à sa sœur d’avertir l’orchestre, ce qu’elle fit en partant d’un pas léger.


Une minute plus tard, on entendit le chanteur du groupe : « Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs, honneur à la musique et à la danse ! Et, pour commencer en beauté, voici un petit air qui va vous donner l’envie de chanter en cœur….»


Retentit alors le premier couplet de ce qui avait été considéré comme l’hymne de l’ancienne Confédération, et qui était ancré dans le cœur de chaque Sudiste, « Dixie ». 

"Dixie" chanté par Elvis


Dès les premières mesures, les convives se regardèrent, sourirent largement et commencèrent à entonner les paroles.


« Je voudrais être dans le pays de coton
Là où le bon vieux temps n’a pas été oublié
Détournez-vous, regardez ailleurs, vers Dixie Land.
Au pays de Dixie, où je suis né,
Très tôt un matin de givre,
Look away ! Look away ! Look away ! Dixie Land. »

 

Quand ce fut le moment de reprendre le refrain, l’assistance était chauffée à blanc. Les « Hooray » et « away » furent criés à pleins poumons par les hommes qui, avec une parfaite coordination, tapèrent du pied en faisant tourner leur chapeau au-dessus de la tête. Les femmes, jeunes ou âgées, claquèrent des mains sans gêne. 

 

« Alors je voudrais tant être à Dixie, 
Hooray, Hooray!
Au pays de Dixie, je vais m’installer pour vivre ou mourir à Dixie
Away, away, away, dans le sud profond de Dixie, 
Away, away, away, dans le sud profond de Dixie. »

 

Tant de couples envahirent la piste de danse qu’il fallut rapidement prendre possession de la partie du jardin non couverte par le plancher provisoire. Les danseurs enroulaient leur bras autour de leur  cavalière, en sens inverse et tournaient en riant. 


Le jeune Alexander, qui avait guetté ce moment, vint à la table d’honneur et demanda cérémonieusement à Melina de lui accorder cette danse, ce qu’elle accepta aussitôt. 


La jolie Roselyne ne put refuser la sollicitation d’un prétendant transis. Avant de le suivre avec regret, elle vérifia que Rhett ne marquait pas sa désapprobation. Mais il regardait ailleurs. 

Duncan eut plaisir à entendre ses anciens frères d’armes à la table des généraux reprendre un tout autre refrain conquérant transformé par les militaires : 

« Mettez en avant le drapeau de Dixie, Hourrah  Hourrah !
Pour le pays de Dixie, nous nous engageons, pour vivre et mourir pour Dixie !
Aux armes ! Aux armes ! Et conquérir la paix pour Dixie ! » (*2)


John avait entraîné en souriant Blanche sur la piste. Les premières minutes furent déconcertantes pour elle. Cette façon de danser lui paraissait très exotique, loin de celles des guinguettes parisiennes. Mais elle s’adapta très vite, et suivit le pas énergique du jeune Américain.

 

******

 


Scarlett tapait discrètement du pied. Enfin, elle allait danser ! Elle se rendait compte à quel point elle avait été privée de ce plaisir physique. Heureusement, Ashley lui avait permis quelque fois de s’adonner à sa distraction préférée, mais ce n’était pas assez. Ce ne serait jamais assez. Elle voulait danser, danser, comme au temps où Rhett l’entraînait dans des rythmes effrénés. 


Elle sentit qu’il la regardait. Comme un jaguar prêt à sauter sur sa proie. 


Il était à l’affût, en effet. 


Rhett avait compris que Scarlett trépignait sous la table, rien qu’en observant le léger tressaillement de son bustier. Comme si c’était hier, il la revoyait piétiner en cadence le plancher du petit stand, au bal de la Charité, tellement frustrée d’être confinée à sa place de veuve recluse, attendant qu’on vienne la sauver. Qu’il soit venu la sauver.


Comme il guettait le moment où il allait l’entraîner sur la piste et enfin la serrer dans ses bras…


Mais il nageait en pleine confusion. Il venait d’apprendre qu’elle et Vayton se voyaient à Atlanta. Où dormait-il ? Combien de fois s’étaient-ils donné rendez-vous ? La jalousie recommença à le taillader. C’était un cauchemar. A peine avait-il réussi à se raisonner et calmer son exécration pour Wilkes en se convaincant qu’il pourrait le combattre face à face et empêcher Scarlett de devenir Madame Wilkes !  Maintenant, un autre prétendant rôdait autour de sa femme. Et combien plus dangereux ! Ashley Wilkes était un homme du passé, avec des faiblesses que Scarlett ne pouvait pas respecter. Celui-là était bien dans son temps, et il avait tout pour lui plaire. Ce qui faisait encore plus enrager Rhett était qu’il reconnaissait que ce prétentieux, se vantant d’être grand couturier parisien, était supérieur à lui, en fortune, prestige, respectabilité, et, devait-il s’avouer, en charme. Quant à la jeunesse… 


Rhett ne put cacher une grimace, aussitôt perçue par Eleonor. Elle tût son appréhension et reprit sa grande discussion avec Cathleen.  


«Trois ans, trois ans que je rêve de ce moment ! Je l’ai «vue »  partout, dans les endroits les plus reculés du monde, et toutes les nuits à l’imaginer contre moi…. Ce soir, elle est bien réelle, j’ai pu sentir sa peau contre la mienne, j’ai pu humer son parfum. Alors, pourquoi suis-je incapable de lui avouer ce que j’ai sur le cœur, combien je regrette, combien je l’aime… Parce qu’il est là, à se coller à elle, en se fichant de ma présence. Je ne suis que l’ancien mari, l’homme du passé…  Il faut pourtant que je trouve une solution, que je la fasse réagir. Qu’elle m’injurie, qu’elle me fasse des reproches, tout sauf l’indifférence dont elle me gratifie depuis tout à l’heure…. » Une petite voix lui fit remarquer qu’il était injuste, qu’elle avait pris l’initiative de lui faire un pansement, avec des mains si tendres… Alors, pourquoi ce Vayton dans sa vie ? Il ne comprenait plus ce qui leur arrivait. Une seule certitude s’imposait à lui : il était malade d’elle à en crever.


Au moment où Rhett se faisait ces réflexions désespérées, on entendit les dernières notes de « Dixie », et le chanteur annoncer : «Pour bien commencer ce bal, quoi de mieux qu’un poème pour les amoureux ? Mesdames et Messieurs, « Aura Lea ! » 
 

Son annonce fut acclamée par les jeunes gens. Enfin ils allaient pouvoir avoir un prétexte pour s’approcher de leurs prétendantes ! 


Rhett eut à peine le temps se dire qu’il allait oser inviter Scarlett que déjà son voisin l’avait précédé. Duncan s’était levé et s’inclinait devant elle. Scarlett n’hésita pas une seconde et accepta de le suivre. 


Un coup de massue. « Même pas un regard. Elle ne m’a pas accordé un regard… » Le sang affluait à ses tempes. Il sentait la colère gronder en lui. Il allait lui faire croire que peu lui importait qu’elle danse avec un autre.


Le cavalier de Roselyne venait de la raccompagner – à regret – à la table. Elle n’avait eu qu’une hâte, celle de revenir près de Rhett. Elle eut des palpitations lorsque son bel aventurier posa ses yeux noirs sur elle, et, avec son sourire carnassier, l’entraîna avec lui. 


Les couples occupaient peu à peu le plancher quadrillé par les lanternes. Melina était au paradis. « Dixie » ne prédisposait pas à un quelconque rapprochement physique avec Alexander. « Aura Lea », que Melina avait spécifiquement ajouté à la liste du répertoire, avait une toute autre ambition.


Blanche s’était éclipsée quelques minutes pour vérifier que Gina n’avait eu aucune difficulté à mettre les jumelles au lit et qu’elle s’occupait maintenant des enfants des invités. Telle une parfaite organisatrice de réceptions, la directrice de « La Mode Duncan » avait prévu des jeux supervisés par la préceptrice de Marguerite et Georgette, dans le jardin près des dépendances. 


John sauva de justesse Rebecca des griffes de Petyr, qui, à contrecœur,  dû se rabattre sur Gladys en se promettant que danser une seule fois avec sa femme dans la soirée serait amplement suffisant.


« Becca, souris, petite sœur. Je ne supporte pas de te voir mélancolique, tu le sais. » John força Rebecca à détourner son regard de Duncan qui tenait fermement serré contre lui la Georgienne. 


« N’y pense plus » lui intima-t-il tendrement à l’oreille, et il guida leurs pas de danse de façon à s’éloigner le plus possible du couple qui irritait sa sœur.


Duncan faisait tournoyer Scarlett. « Quelle merveilleuse danseuse ! Vous donnez l’impression de vous envoler à chaque pas. Heureusement, que je suis là pour vous rattraper ! » 


Scarlett eut un rire de gorge joyeux, mais ses paroles étaient bien pesées. « Mon cher Duncan, ce n’est pas vous qui me couperez les ailes. » 


Il lui répondit en transformant le refrain d’Aura Lea, des cheveux blonds en cheveux noirs : 
 

Musique d'Aura Lea, texte transformé en "Love me tender" par Elvis

Il lui répondit en transformant le refrain d’Aura Lea, des cheveux blonds en cheveux noirs : 

« Lorsque le merle au printemps, sur le saule
S'est posé et balancé, je l'ai entendu chanter.
Chanter Aura Lea
Aura Lea, Aura Lea,
Jeune fille aux cheveux noirs,
Le soleil est venu avec toi
et avec  hirondelles dans l'air. » (*3) 


Rhett donna très vite le tournis à Roselyne, en la faisant valser avec grande amplitude de manière à se retrouver près du couple phare de la soirée. 


Il complimentait ostensiblement la jeune fille qu’il tenait fermement dans les bras, en utilisant les modulations les plus sensuelles qu’il maîtrisait depuis des lustres. Il prenait bien soin que sa voix porte au loin afin que Scarlett l’entende. Les deux couples étaient presque coude à coude, projetés par les nombreux danseurs présents. 


Pas une seule fois – pas une seule fois durant « Aura Lea », Scarlett ne condescendit à les regarder, lui ou sa cavalière. Comme s’ils n’existaient pas. Même les éclats de rire forcés de Rhett ne la firent dévier de sa cible, Vayton. «Pas une once de réaction. Je pourrais embrasser ouvertement Roselyne Tucker qu’elle ne daignerait même pas montrer une pointe d’intérêt. » Rhett commençait à se rendre compte avec amertume que le petit jeu de jalousie qu’il avait voulu initier était vain.


Aux dernières notes, le chanteur annonça : « Nous avons le plaisir d’interpréter un nouvel air repris partout à New York, et que vous aimez déjà. C’est un hymne à la longévité de l’amour, un mari prenant conscience que l’âge vient, mais qu’il verra toujours dans les yeux de son épouse, la fraîche et jolie jeune fille qu’il a aimé.

Voici «Silver Threads among the Gold » ! »
 

Son annonce fut saluée par des applaudissements nourris. Des gentlemen âgés se décidèrent à inviter leurs épouses ravies de cette touchante sollicitude après des années de mariage.


Rhett surprit Scarlett vouloir mettre fin à la danse et quitter la piste. Mais Duncan la retint en lui embrassa le dos de la main. 


Les premières paroles fusèrent : 

„Chérie, je me fais vieux.
Des fils argentés épars autour des cheveux dorés
Brillent sur mon front aujourd’hui.
La vie s’évanouit rapidement. » (*4)
 

Roselyne s’émerveillait dans les bras de son amour aux tempes argentées, qui pour elle, serait toujours jeune.

Rhett réussit enfin à capter l’attention de Scarlett. Juste un court instant, avant qu’elle ne détourne la tête.

Duncan était concentré sur le pas de danse, ou peut-être rêvait-il à la perspective d’un long avenir avec la dame de ses rêves.


Scarlett avait voulu partir. Elle n’avait aucune légitimité à être parmi les couples qui dansaient en l’honneur de leurs longues années de mariage. Elle avait eu l’occasion d’entendre cet air à succès. A chaque fois, elle s’en était détournée. Elle n’aimait pas du tout cette rengaine sucrée parlant d’amour éternel. Ça n’existait pas. Ses parents n’avaient pas vieilli ensemble. Et elle, elle ne vieillirait jamais avec un homme. Jamais avec Rhett.
Duncan lui demanda de lui accorder encore une danse. Ensuite, ils retourneraient à leur table.


Depuis le début du bal, elle avait pris soin de ne pas regarder son ex-mari s’exhiber avec la jeune Tucker. Car il s’agissait bien d’exhibition. Il parlait fort. Il riait fort. Il entourait fortement la fille de ses bras. Ses pas de danseur expérimenté étaient trop amples pour qu’ils soient naturels, suffisamment pour que les deux couples en viennent presque à se frôler. Tout sonnait faux. Probablement dans le but d’impressionner cette fille beaucoup trop jeune pour lui. « Plus jeune que moi. C’est pour cela qu’il parade. Mais cela m’est égal » se convainquit-elle.


« Mais, qu’il se regarde dans un miroir ! » Scarlett se fit cette réflexion rageusement. L’homme racé au corps d’athlète qui l’avait impressionnée au barbecue n’était pas celui qui se rengorgeait à l’instant face à une jeunette. Avec une satisfaction méchante, Scarlett avait pris soin de le détailler depuis tout à l’heure. Sa taille s’était épaissie. Et cela se ressentait sur sa façon de danser, sa carrure alourdissant son pas. Ses bajoues lui donnaient un visage bouffi – probablement causé par l’alcool, conclut Scarlett avec mépris. Non, il n’avait plus rien à voir avec l’homme puissant à la grâce féline, se déplaçant comme un indien sur un sentier de chasse. La chasse menant dans sa direction à elle. « Quand je pense à quel point il m’a mis plus bas qu’à terre parce que j’avais trop maigri ! Ce serait à mon tour maintenant de l’humilier. »


  La voix chaude de l’artiste roucoulait : 


 « Quand vos cheveux seront blanc argenté, et que vos joues n’auront plus d’éclat… » (*4)


Rhett avait vite abandonné l’idée de faire semblant d’être heureux au bras d’une jeune fille. Ce texte l’affectait trop.


Le rythme de la musique était lent, propice aux étreintes. Roselyne en profita pour se rapprocher de la poitrine de cet homme qui l’attirait tant. 


Lui n’y fit même pas attention. Il cherchait le regard de Scarlett avec une telle intensité qu’elle se retourna : 

« Mais ma chérie vous resterez
Toujours jeune et belle à mes yeux. » (*4)


Alors les yeux noirs plongèrent dans l’eau verte des iris de Scarlett. Il voulait lui faire passer un message. Peu importe le temps qui passerait. Sa beauté serait toujours égale à celle de la Belle du County de Clayton.


Scarlett eut la sensation que ses pupilles sombres allaient l’absorber, la transporter dans un lieu ténébreux où ses sens seraient réduits à une boule de frissons. 


Les muscles de Rhett se tendirent. C’était Scarlett qui aurait dû être serrée contre lui, car cette chanson parlait de leur longue histoire partagée. Depuis combien de temps Vayton la connaissait-il ? Quelques mois ? Au pire, deux ans et demi… «Je vous ai connue à seize ans, et je vous aimerai toute ma vie. Que fait-on tous les deux dans des bras étrangers ? »


Rhett remua les lèvres, malgré lui. Elle put y lire : « Scarlett ».


La chanson s’achevait : 

„Avec les roses de mai, 
J’embrasserai vos lèvres, et vous dirai :
« Oh ! Ma chérie, seulement mienne, mienne,
Vous ne vieillirez jamais. » (*4)

 

Puis tout s’arrêta. La musique, la danse. 


Scarlett détourna son regard. Duncan, qui avait observé le manège de son voisin, fut heureux de lui prendre le bras pour la ramener à leur table.


Rhett serra le poing, et sourit poliment à Roselyne pour rejoindre les autres invités des Vayton.
Tout le monde était de retour. 


Melina et Cathleen se concertèrent. Arrivait une des étapes les plus importantes de la fête. Duncan leur dit simplement : « Vous êtes prêtes ? » Toutes deux se levèrent immédiatement pour se diriger vers l’estrade.


Avant de partir, Duncan se pencha sur Scarlett – Nettement trop près au goût de Rhett. « Je suis contraint de vous laisser quelques minutes » - ajouta-t-il en souriant – c’est une pour noble cause. A tout à l’heure. »


Rhett se redressa immédiatement, et alluma un cigare, les yeux à nouveau rivés sur Scarlett. 


Roselyne et Rosemary se demandaient quel allait être le nouvel événement de la célébration. 


On entendit les premières notes au piano de « Hard time come again no more ». 


Scarlett interrogea Wade qui venait de s’asseoir, lui aussi. «Il me semble t’avoir vu danser. Qui était cette jolie jeune fille, Wade ? »


Le garçon rougit, mais fut fier de répondre : « Elle s’appelle Jane. C’est la fille de Monsieur le Maire de Charleston. Elle a mon âge, Mère ! Bien sûr, je n’aurais jamais osé le lui demander. Cela n’aurait pas été convenable. Mais c’est Mademoiselle Jane qui l’a précisé. »


« Très bien » fut la réponse laconique de sa mère. Elle écarquilla les paupières, impressionnée que la première danse officielle de son fils ait été avec la fille du notable le plus important de Charleston – avec Duncan, bien sûr, précisa-t-elle dans sa tête. 


Elle sentit le regard de Rhett, des yeux rieurs et complices. Était-il fier, lui aussi, que son ex-beau-fils soit introduit, même superficiellement, dans son monde fermé de Charleston ? Scarlett ne put s’empêcher de lui rendre son sourire entendu. Par habitude d’avoir partagé toutes les années d’enfance de Wade avec Rhett, et de voir son fils faire ses premiers pas dans sa vie de jeune homme.


Duncan se tenait devant l’estrade en bas des escaliers, avec sa mère et sa sœur à ses côtés et un autre homme. Muni du porte-voix, il déclara solennellement :


« Mes chers Amis ! J’espère que vous avez autant de plaisir que moi à profiter des festivités. L’heure est à la danse !  Mais permettez-moi d’interrompre le bal pendant quelques minutes, pour une bonne cause. Nous avons la chance, nous tous qui sommes réunis ce soir, d’appartenir aux plus vénérables familles de Caroline du Sud, et aussi aux plus privilégiées. Comme l’a si bien conseillé notre immense artiste Stephen Foster, dans sa célèbre chanson que vous connaissez tous, « Hard time come again no more », nous avons le devoir, parce que nous sommes fortunés, d’être un exemple de générosité pour les plus pauvres. Ayons une pensée pour nos compatriotes qui ont été dramatiquement ruinés par la crise financière et économique de l’année dernière. Nous nous devons d’agir. »


Duncan se tourna vers Cathleen : « C’est pourquoi ma famille et moi avions décidé, l’année dernière, de créer la « Aymeric Vayton Charity’s Foundation », en mémoire de mon père et de son action philanthropique. Sa veuve, Madame Cathleen Vayton et ma sœur, Melina, ont œuvré, sans relâche, grâce à l’enthousiasme des Dames charitables de notre bonne ville, à financer les repas pour les nécessiteux. Elles ont été secondées dans la logistique par l’administrateur de la Fondation, ici présent. Malheureusement, les répercussions de la crise se sont intensifiées, car de nombreuses entreprises ont fait faillite, augmentant le nombre de Charlestoniens sans travail. Il faut intensifier notre capacité d’entre-aide. Je suis fier, en tant qu’héritier de la Vayton & Son Ltd, d’annoncer que nous avons triplé aujourd’hui notre aide de financement à la fondation. » 
Duncan laissa les applaudissements s’apaiser, et reprit : « Je sais combien vos âmes sont belles et l’amour pour votre prochain est grand. »


A la table d’honneur, Rhett ne cacha pas un rire moqueur adressé à Scarlett : «Votre ami très cher joue du violon avec maestria. « L’amour du prochain » pour tous ces riches qui ont raclé le moindre cent de leurs fournisseurs et employés afin d’amasser encore plus de lingots d’or, j’avoue qu’il fait fort ! »


Scarlett le gratifia d’une moue de dédain.


Duncan continuait : «C’est pourquoi, je ne doute pas un instant que votre générosité sera à nouveau grande ce soir afin d’augmenter les œuvres de secours d’urgence programmées par la Fondation. A cette fin, vous trouverez, sur chaque table, des cartons pré-imprimés où vous pourrez écrire le montant de vos dons. Nous sommes une magnifique communauté, fière de faire fructifier les valeurs de notre cher Sud, dont la charité est la plus belle d’entre elles ! »


Dès les derniers mots prononcés, tous les instruments de l’orchestre accompagnèrent les deux chanteurs pour entonner : 

 

« Arrêtons un instant les plaisirs de la vie et comptons ses nombreuses larmes,
Pendant que nous partageons tous nos peines avec le pauvre.
Il y a une chanson qui subsistera pour toujours dans nos oreilles,
Oh, temps difficiles, ne revenez plus.» » (*5)

 

L’ensemble des convives furent ravis de cette conclusion. Les hommes retirèrent des enveloppes les cartons de dons, qui avaient été discrètement posées près du vase de fleurs ornant chaque nappe. 


Scarlett et Rhett prirent chacune une enveloppe. S’engagea alors un combat impromptu entre eux.


Scarlett lut l’imprimé. Elle regarda Rhett, dans l’espoir qu’il lui prêtât un crayon. Celui-ci lui tendit négligemment à travers la nappe son tout nouveau stylo à encre MacKinnon. Au moment où elle voulut s’en emparer, ses doigts se refermèrent sur les siens. 


Leurs yeux s’agrippèrent. Les mâchoires de Scarlett étaient tendues. Prêtes à mordre. Mais Rhett ne voulait pas céder. Il la tenait. Son expression changea. Il maudit le plan de table qui le séparait d’elle et qui l’avait obligé à se lever pour se pencher et se rapprocher d’elle. 


Il se réjouit de sentir le pouls de sa femme s’emballer sous la pression de son pouce. Sciemment, son doigt exerça une tendre rotation sur sa peau. Une peau si fine. Ses lèvres goulues s’humectèrent quand il réalisa que ses seins, habilement découverts par le décolleté, se gonflaient au fur et à mesure de la vitesse du frottement de son pouce à l’intérieur de sa fine attache.


D’un geste violent, Scarlett s’arracha à la poigne de son ex-mari et s’empara du stylo.


« Toujours aussi vorace, ma Chère ! Même pour un pauvre crayon ! » Ses lèvres firent une mimique moqueuse, mais ses pupilles étaient un gouffre noir. 


Ils firent un effort tous les deux pour calmer leur respiration.


Pas un mot de leurs voisins de table n’était venu les perturber. Rosemary and Eleonor étaient exaspérées d’assister à ce jeu de chat et de la souris entre les deux ex-époux. La pauvre Roselyne était décontenancée en constatant que son bel amour platonique s’occupait un peu trop de la femme qui n’avait plus aucun droit sur lui. 


Ella était calme, épuisée par l’excitation du défilé de mode et son nouveau statut de princesse. Elle n’avait pas voulu se joindre aux autres enfants, et avait entrepris de déshabiller avec la plus grande précaution sa poupée en porcelaine. « Mère – demanda-t-elle timidement – Puis-je vous emprunter votre peigne afin que je puisse brosser les cheveux de ma poupée ? » 


Scarlett, encore sur le coup du trouble d’il y a quelques instants, ne dit mot, mais sortit un peigne en écaille de son réticule. « Prends en bien soin, et ne casse aucune des dents ! »


Wade avait tourné la chaise en direction de l’estrade – et laissait traîner son regard doux en direction de la table des personnalités politiques et de leurs familles. 


La musique continuait à accompagner les invités à remplir leurs engagements de dons. 


Le refrain fut repris plusieurs fois, tant il tendait à insuffler de l’optimisme dans ce tableau de détresse dressé par Stephen Foster. 

 

« C'est le chant, la plainte de l’homme usé.
Temps difficiles, temps difficiles ne revenez plus !
Pendant des jours vous vous êtes attardés autour de la porte de ma cabane.
Oh, temps difficiles, ne revenez plus ! » (*5)

 

D’une écriture énergique, Scarlett indiqua le montant des dons promis, qui seraient transférés sur le compte de la Fondation, puis regarda Rhett avec défi. Guettant ce qu’il allait faire.


Toujours penché sur la table, il fit glisser très lentement le stylo des doigts de Scarlett pour s’apprêter à écrire. 


Conscient qu’elle le surveillait pour voir si le montant de ses dons serait supérieur – et de combien – au sien, il écrit le chiffre 2, puis admira les paupières baissées de la jeune femme, toujours étonné par la longueur de ses cils. 


Elle ne quittait plus du regard le stylo, curieuse du chiffre qu’il allait indiquer. Il ajouta des zéros, tout heureux de partager ce jeu silencieux avec elle. Puis il leva le crayon. Il surprit son air qui signifiait : « Jolie somme ! »
C’est à cet instant précis qu’il ajouta un zéro au montant. 


La réaction de Scarlett le ravit car il s’y attendait. Cela le rassura de constater que ses réactions étaient toujours aussi prévisibles pour lui. 


Elle laissa échapper un « Rhett ! » scandalisé. Celui-ci éclata de rire. Un rire libérateur et heureux. Le premier depuis très longtemps. Des années.


D’un ton gentiment sarcastique, il demanda : « Qui y a-t-il, Madame Butler ? Avez-vous peur que je sois ruiné ? Toujours aussi parcimonieuse, à ce que je constate. Peu importe l’argent, voyons ! De grâce ! Soyez généreuse pour le reste de l’humanité ! »


Il toucha juste, comme il l’avait espéré. Elle prit son air pincé qui le ravissait, car c’était la Scarlett de feu qu’il aimait mettre en colère. 


D’une voix acide, des paillettes dans les yeux, elle lui répondit : «Est-il nécessaire de vous rappeler que je ne m’appelle plus Madame Butler ? Peu m’importe ce que vous faites de votre argent. Si vous voulez le jeter par les fenêtres, grand bien vous fasse ! »


Rhett n’eut pas le temps de continuer son petit jeu qu’il entendit la voix haut perchée de Roselyne s’interposer : «Moi, je ne suis pas étonnée que vous soyez si généreux, Rhett !  Vous faîtes preuve d’une telle grandeur d’âme ! Vous êtes l’homme le plus altruiste que je connaisse ! » Ses yeux bleus irradiaient de conviction.


La répartie de Scarlett fut immédiate : « Taratata ! « Vous altruiste ! Le chien de Wade est plus altruiste avec son os que vous ! »


Rhett capta son regard et éclata de rire. Elle ne put s’empêcher de lui emboîter le pas, et partit dans un fou rire.


Comme cela faisait du bien de connaître si parfaitement les travers de l’autre, et, en plus, de s’en amuser ! La magie d’un instant, leur ancienne complicité refleurit.


Rosalie se vexa, ne comprenant pas ce qu’elle avait dit pour déclencher leur hilarité. Quant à Wade et Ella, ils étaient abasourdis de ne pas assister, pour une fois, à une bataille rangée, mais bien à un moment de joie partagée.


Ils riaient tellement, libérés de la tension de leurs retrouvailles, qu’ils entendirent à peine le chanteur annoncer : « Mesdames et Messieurs, préparez vos mouchoirs, car voici l’air qui a fait vibrer bien des cœurs séparés. J’ai nommé : « When This Cruel War Is Over » ! »


Rhett eut un coup au cœur. Son rire se figea. Comme celui de Scarlett.


A cet instant précis, Duncan revint et se plaça à côté d’elle.

 

Auteur : Arlette Dambron.

 

#autant en emporte le vent, #fanfiction, #romance, #roman, #suite d'autant en emporte le vent, #écrivain, #littérature, musique américaine, #guerre de Sécession, #musique Confédération, #chansons 1870s
 

"Hard Time come again not more" chanté par Johnny Cash

Notes sur le chapitre 25 : 

(*1) « Dixie“ ou « I wish I was in Dixie’s Land“, 1859 – Paroles de Daniel Decatur Emmett – musique W. L. Hobbs – Pendant la Guerre de Sécession, le chant a été adopté comme étant l’hymne national de la Confédération. Traditionnellement, l’audience reprend en cœur le refrain avec l’orchestre. 


Youtube, « Dixie », 2ndSouthCarolinaBand -  Live performance by the 2nd South Carolina String Band at the 2010 re-enactment of Cedar Creek -   https://www.youtube.com/watch?v=__kQX12S9YI&list=LL&index=44
Youtube, « Dixieland », Elvis Presley – « An American Trilogy » (Aloha From Hawaii, Live in Honolulu, 1973) - https://www.youtube.com/watch?v=0FT3SmZ_zx0

 

 

 

(*2) « To arms in Dixie », 1861, paroles d’Albert Pike : version adaptée pour les militaires confédérés. 
Youtube,  „To arms in Dixie „- Video de „Gods and Generals“ -  Alexander -    https://www.youtube.com/watch?v=Bd1oA47Ti0I

 

 

(*3) « Aura Lea » , 1861 – paroles W. W. Fosdick, musiques George R. Poulton – Sortie juste au moment du déclenchement de la guerre, la chanson est adoptée par les militaires des deux camps. La véritable phrase de la chanson est « Maid of golden hair » « Jeune fille aux cheveux d’or », modifiée par Duncan en « cheveux noirs ».
Youtube, « Aura Lea », Tom Roush -  https://www.youtube.com/watch?v=VrzSRqOgCuA&list=LL&index=21   
Youtube, (musique de « Aura Lea ») « Love Me Tender », Elvis Presley – October 28, 1956) on The Ed Sullivan Show - The Ed Sullivan Show - https://www.youtube.com/watch?v=qwlrUUyxg9c

 

 

(*4) « Silver Threads Among the Gold » - Paroles Eben E. Rexford, musique Hart Pease Danks, 1873. Youtube, « Silver Threads Among the Gold » par Tom Roush - https://www.youtube.com/watch?v=WyMCs2_MFyw&list=LL&index=28
Youtube, „Silver threads among the Gold“, Bing Crosby, 1947 – https://www.youtube.com/watch?v=8K1zI6UjdRQ

 

 

(*5) « Hard time come again no more », paroles Stephen Foster, 1854 : la chanson demande aux riches d’être sensibles à la détresse des pauvres gens. 
Youtube, Stephen Foster's – « Hard Times Come Again No More » - Tom Roush - https://www.youtube.com/watch?v=_vIESvJ-KaU&list=LL&index=12
Youtube, « Hard times » - Johnny Cash - NevermoreStranger - https://www.youtube.com/watch?v=LH8T9IvgAOI

 

Disclaimers : je n'ai aucun droit sur l'histoire et les personnages d'Autant en Emporte le Vent qui appartiennent à Margerit Michell. J'ai créé le "monde" de Duncan Vayton et de Blanche Bonsart.
 

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