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The Robillard Boutique, GWTW fanfiction

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Mon roman The Boutique Robillard, fanfiction d'Autant en Emporte le Vent

En feuilletons, publiés régulièrement. 

Publié par Arlette Dambron

La chanson de Rhett et Scarlett. Ici, version yankee pour les Etats de l'Union.

Samedi 27 mai 1876, Charleston, jardin de « La Mode Duncan »

 

Ils riaient tellement, libérés de la tension de leurs retrouvailles, qu’ils entendirent à peine le chanteur annoncer : « Mesdames et Messieurs, préparez vos mouchoirs, car voici l’air qui a fait vibrer bien des cœurs séparés. J’ai nommé : « When This Cruel War Is Over » ! »
Rhett eut un coup au cœur. Son rire se figea. Comme celui de Scarlett.
A cet instant précis, Duncan revint et se plaça à côté d’elle.

 

 

On entendit des exclamations de toutes parts. Oh  combien cette balade avait rythmé les drames des départs de soldats, la mélancolie habillant l’absence du fiancé ou du mari, l’espoir des jeunes filles et combattants de retrouver bientôt leur bien-aimé !

Dès qu’il s’était approché de leur table, Duncan avait entendu le rire cristallin de Scarlett, gâché par le rire gras de Butler.  Il ne put refreiner un réflexe de jalousie face à cette manifestation de complicité.  

Les premières notes de « When this cruel war is over » retentirent.  En lui présentant son bras, il dit à Scarlett d’un air engageant : « Voulez-vous m’accorder cette danse ? »

« Non ! » La voix puissante de Rhett retentit, comme un couperet. 

Aussi bien Duncan que Scarlett furent abasourdis par ce ton dominateur. Avant que celle-ci ne puisse réagir, Rhett déclara : «Scarlett me l’a déjà promise. »

Sur cette affirmation, il s’approcha d’elle, la gratifia de son plus large sourire et lui prit autoritairement le bras pour l’entraîner. Scarlett eut toutes les peines du monde à ne pas faire un esclandre en public, mais elle ne broncha pas et se laissa guider vers la piste.

Melina, qui avait été témoin de la scène comme ses voisins de table, tira Duncan de ses pensées. « Serais-tu assez charitable pour bien vouloir faire valser ta petite sœur ? » Celui-ci lui donna une petite tape amicale : «  Allons-y ! »

Scarlett était au bord de l’implosion. Comment avait-il osé ?  

Il l’étreignait fermement. Trop fortement. Elle voulut se dégager de son emprise en poussant son poignet contre sa poitrine. « Vous n’êtes qu’un goujat, Rhett Butler ! De quel droit vous permettez-vous de m’imposer votre présence ? Vous n’avez aucun droit sur moi ! Et d’abord, arrêtez de me serrer si violemment. Vous m’étouffez ! »

Sa rage ne rencontra que la mimique moqueuse de son cavalier. « Calmez-vous, Scarlett. On nous regarde. Vous ne voudriez pas déjà gâcher la réputation de votre nouveau grand ami, n’est-ce pas ?  Sa – comment a-t-il dit ? - sa « muse » se donnant en spectacle devant ses admirateurs de Charleston. Ce ne serait pas convenable pour l’image du brillant créateur. Il ne vous reste plus qu’à me gratifier de votre plus charmant sourire afin d’éviter le scandale. »

Scarlett regarda autour d’elle. Tous les regards des convives étaient fixés dans leur direction. En un clin d’œil, elle surprit plusieurs femmes se penchant, sous le couvert de la confidence, vers leurs voisines, tout en lorgnant le couple sur la scène. Cela la mit encore plus hors d’elle. Mais elle reconnaissait qu’il avait raison. Ils ne devaient pas avoir l’air de se disputer.

C’est pourquoi elle lissa son front et creusa ses fossettes pour lui sourire poliment. Mais ses yeux lançaient des éclairs. Et à voix basse, elle lui déclara : « Vous avez gagné, faisons semblant de nous entendre civilement. Cela vous sera aisé. C’est la façade que vous aviez voulu afficher devant la vieille garde d’Atlanta. Toutefois, dès que cette mascarade sera finie, je vous prierai d’arrêter vos familiarités. Ce n’est pas parce que vous m’avez fait rire avec votre « altruisme » vanté par votre très jeune protégée, que nous allons feindre d’être à nouveau amis. »

Rhett buvait ses paroles. Comme son tempérament de feu lui avait manqué ! Même ses accès de fureur de chatte prête à le lacérer… Elle était magnifique, tout en éclats de pépites d’émeraude jaillissant de ses iris et se répercutant sur les brillants de son bustier. Elle était l’incarnation de la passion. 

Mais sa remarque était vraie. Ils ne pourraient plus retrouver leur complicité d’antan. Et c’était uniquement de sa faute à lui. Après ces quelques minutes à la tenir dans ses bras, elle allait retrouver l’autre. L’autre qui valsait avec sa sœur à quelques mètres d’eux mais qui les surveillait discrètement.

Il ne put s’empêcher de faire glisser sa main qui enlaçait sa taille vers le bas de ses reins, dans un signe de possession. 

L’orchestration instrumentale de cette ballade déchirante les enveloppa.

Il chercha à capturer son regard pour la transporter au loin, très loin dans le temps, au Bal de la Charité, quand elle lui avait fredonné ces paroles en dansant.

La présence sur scène du couple divorcé continuait à susciter nombre de réactions. 

Les premières à être offusquées furent les sœurs Robillard. Elles avaient été abasourdies de voir la nièce transformée en reine du défilé, portée aux nues par le très respectable et admiré Duncan Vayton. Elles commençaient à espérer pouvoir tirer parti de cet honneur fait à leur nièce pour briller d’envie auprès de leurs amies du cercle de couture. Mais voilà que le scandale allait reprendre de plus belle : les divorcés s’enlaçaient au vue et au su de tous !

Elles entendirent une réflexion, qui se voulait discrète : « Pourquoi ont-ils divorcés ? Ils ont pourtant l’air de bien s’entendre ce soir ! Regardez comme il la prend dans ses bras. »

Duncan essayait de faire bonne figure en faisant tournoyer sa sœur, mais un filet de jalousie insidieuse le tenaillait. « Je n’arriverai jamais à concurrencer leurs années d’intimité de couple. Même s’ils sont divorcés, même si Scarlett est libre, il sera toujours entre nous » Cette vérité lui donna un goût d’amertume. Les lumières de la fête lui semblèrent tout à coup plus ternes.

Le bras puissant de Rhett dans le bas du dos obligeait Scarlett à se serrer contre lui, pour ne plus manifester de geste public de rejet. Les doigts de sa main droite étaient étroitement enfoncés dans la sienne jusqu’à la base de ses phalanges. 

Trois ans ! Trois ans qu’il ne l’avait pas tenue dans ses bras. Non ! Beaucoup plus… Il sentait son pouls battre à un rythme frénétique, combiné à la pulsion enragée du sien. Les notes combinées du violon et du piano s’élevèrent dans la nuit. Mais le son lui parvenait étouffé. Les gens autour d’eux semblaient chuchoter, tant il n’était attentif qu’au battement de cœur de Scarlett, à son souffle, à sa chaleur, à son parfum, et à la proximité de ses seins partiellement dénudés contre son veston. 

Il dut contracter ses muscles pour résister à l’envie de plonger ses lèvres dans sa reluisante chevelure dont des mèches étaient collées à sa poitrine.  Tant d’années de privation d’elle, et par un miracle du destin, elle était blottie contre lui.

Scarlett s’était tue. Parce qu’elle avait admis que l’argument de Rhett était imparable : il était hors de question qu’elle manifestât son désaccord en public. Parce qu’elle se sentait étrangement apaisée. Cette journée avait été épuisante, pleine de surprises, de fierté, de plaisir, jusqu’à la confrontation inattendue avec Rhett. 

A cet instant précis, sa colère, sa haine et sa rancœur envers le comportement passé de son ancien mari, semblaient étrangement endoloris par la force qui émanait de lui, le bras puissant de Rhett autour de sa taille. Sa carrure qui, s’étant épaissie, augmentait encore la sensation de protection. Et son odeur…. Elle bougea un peu la tête pour mieux s’en imprégner, mue par un instinct féral d’humer les senteurs familières de cigare, de whisky et de cuir dominées par cette fragrance de musc de mâle, entêtante, envoûtante.  

Elle entendit sa voix grave, presque chuchotée : « Je ne pouvais pas vous laisser danser sur notre chanson dans les bras d’un autre. Vous souvenez-vous, Scarlett ? »

Elle ne lui répondit pas, submergée par les images, sa tenue de deuil, son voile, ses pieds pris de frénésie de danser, les scandaleux cent-cinquante dollars en or de Rhett, sa moustache conquérante…  

La ballade qui n’avait été jouée qu’en version instrumentale, fut enfin reprise par la chanteuse de l’orchestre. 

Mû par une impulsion, il lui intima :

« Scarlett, chantez. Je veux vous entendre chanter encore une fois. » D’un timbre étranglé, il ajouta : « S’il vous plait, s’il vous plait, Scarlett. »

Version des Etats Confédérés du Sud, paroles adaptées pour être chantées par un homme.

Mue par une émotion qu’elle ne comprenait pas, elle suivit son impulsion. Sa voix légère se coupla à celle de la chanteuse, assez basse de façon à ce qu’eux deux seuls puisse l’entendre : 

 

« Chérie, te souviens-tu de la dernière fois où nous nous sommes vus,
Quand tu m’as dit que tu m’aimais, agenouillé à mes pieds ? » (*1)

 

En disant ces derniers mots, Scarlett adressa une mimique ironique à Rhett, qui lui répondit avec ses yeux rieurs, se souvenant l’un et l’autre d’un autre jour, au lendemain de la mort de Frank, quand Rhett s’était agenouillé devant elle, avec emphase, pour faire sa demande en mariage.

 

« Oh ! Comme tu te tenais fièrement devant moi, dans ton uniforme gris,
Lorsque tu as juré que tu ne t’égarerais jamais de moi et de notre pays. » (*1)

 

Elle enchaîna avec entrain, se laissant gagner par l’euphorie du chant :

 

„Sanglots, tristesse et solitude, soupirs et pleurs en vain, 
Quand cette guerre cruelle sera finie, prions pour que nous nous retrouvions. » (*1)

 

Rhett la faisait tournoyer, ses prunelles noires fixées sur ses lèvres pulpeuses. Il avait replié le bras qui les guidait pour que celui-ci repose contre l’épaule de Scarlett, sa main entremêlée en contact avec la naissance de sa gorge. 

Le désir qu’il avait d’elle s’était embrasé. Son besoin était tellement exigeant que, malgré les nombreuses jupes de sa tenue, il craignait – et il en avait envie en même temps – qu’elle ait conscience de l’émoi qu’elle provoquait en lui. Le seul moyen de l’apaiser quelque peu était ce va-et-vient dans le dos qui lui permettait une friction bienvenue. Peu lui importait que leurs corps, trop serrés pour ce style de danse, offusquassent les gens autour d’eux. Sa faim d’elle le forçait à tendre les muscles pour se refreiner. 

Melina n’osait plus parler à son frère pendant qu’ils partageaient la danse. Il aurait été incapable de l’écouter, de toute façon. Il était à l’affût de la moindre interaction entre les deux anciens époux. Il était évident que Butler l’étreignait trop intimement. En s’approchant, il entendit Scarlett chanter, et comprit qu’ils partageaient un souvenir commun. « Quand cette chanson cruelle sera finie… » pensa-t-il avec parodie.

Scarlett se sentait légère, légère… Elle se laissait guider aveuglement par Rhett, car ils connaissaient tous deux le moindre pas que ferait l’autre, le moment exact où son cavalier allait exécuter une figure, tourner, enchaîner. Son corps s’était réveillé, parcouru de frissons, stimulé par les mouvements lascifs de la main de son ancien mari dans son dos. « Il me tient outrageusement trop prêt. Il faudrait que je le repousse », se disait-elle avec raison. Mais la raison ne pouvait pas l’emporter sur les picotements qui la traversaient pour se concentrer dans son bas-ventre.

Les couplets et refrains s’enchaînèrent, repris plusieurs fois car, ni l’orchestre, ni les danseurs n’avaient envie que cet air nostalgique ne prenne fin.

Vint enfin le dernier couplet :

 

« Mais notre Pays a eu besoin de toi, Très Cher, les anges guide ton chemin.
Pendant que nos garçons du Sud combattent, il ne nous reste qu’à prier.
Quand tu te bats pour Dieu et la liberté, que toutes les nations soient témoin
À quel point tu aimes notre Drapeau Confédéré, l’emblème des hommes libres. » (*1)


Devant les yeux de Scarlett défilèrent brièvement les visages ces « gars du Sud », ses amis d’enfance, tous disparus, les frères Tarleton, Charles,…

Sans s’en rendre compte, elle avait ralenti le pas, freinant automatiquement celui de Rhett. Comme s’ils revenaient sur terre. Une brume occulta sa vision. 

Rhett comprit immédiatement son changement d’attitude. Doucement, il déposa un baiser dans ses cheveux et approcha sa main entrecroisée à la sienne contre sa bouche. « Mélancolique ? » lui demanda-t-il doucement.

Scarlett se força à reprendre pied avec la réalité. Inutile d’attarder ses pensées sur des fringants jeunes hommes, depuis longtemps réduits en poussière. Inutile de se laisser bercer par la proximité rassurante de son ancien mari qui avait été tout, sauf rassurant, quand il l’avait quittée. Inutile d’écouter son corps qui la trahissait, mais qui ne répondait qu’à une pulsion naturelle et primale. 

Elle jeta la tête en arrière, le poussa afin que leurs corps ne soient plus en contact, et lui affirma : « Tout cela est du passé. Je ne ferai pas comme Ashley. Il faut tourner la page. »

La chanteuse repris une dernière fois le refrain :

 

„Sanglots, tristesse et solitude, soupirs et pleurs en vain, 
Quand cette guerre cruelle sera finie, prions pour que nous nous retrouvions. » (*1)

 

Puis elle s’arrêta, une mesure avant que la musique ne s’éteigne, elle aussi. 

Leur chanson était finie. La magie s’était évaporée. 

La fin de la célèbre ballade fut saluée frénétiquement par les danseurs et les spectateurs. 

Rhett fit une tentative pour garder son attention, mais elle avait détourné son regard. Le cœur gros, il accepta que son corps soit amputé de celui de Scarlett. Y-aurait-il une autre fois, ou était-ce plutôt une facétie du destin qui lui avait fait frôler le paradis pour mieux l’en priver et le lui faire regretter jusqu’à la fin de sa vie ?

Il la ramena à leur table. L’harmonie inespérée qui s’était installée entre eux venait de s’évanouir.

Hymne Confédéré pour la Caroline du Sud, Orchestre : 2nd South Carolina String Band

A peine étaient-ils revenus auprès de Cathleen et d’Eleonor que le meneur d’orchestre annonça : «Chers Amis, notre hymne bien-aimé, « Carolina » ! », conforté par les applaudissements de l’assemblée. (*2)

Duncan s’apprêtait à pouvoir inviter enfin sa « Foudre de Georgie » lorsque le Maire de Charleston s’approcha, et cérémonieusement s’inclina devant Scarlett.  

 « Mes hommages, Madame. Voulez-vous me faire l’honneur de m’accorder cette danse ? »

Le charmant sourire de la jeune femme ravit la sommité de la ville, rompue aux mondanités mais aucunement habituée à avoir une cavalière si flamboyante. Il lui offrit son bras droit et l’entraîna. 

En la voyant s’éloigner, Rhett admira son port altier, semblable à une reine. Comme elle avait le droit d’être fière ! Officiellement adoubée par le Maire de la ville où la famille Butler n’avait pas jugé bon de l’inviter, où lui-même n’avait pas voulu la présenter au cercle des Charlestoniens. Et tout cela, pensa tristement Rhett, était de sa faute à lui, son mari. 

Il fallait qu’il trouve une opportunité pour lui parler, pour s’excuser, pour lui demander pardon de tant d’erreurs et cruautés commises à son égard. Il avait surtout besoin de lui dire qu’il l’aimait, qu’il n’avait jamais cessé de l’aimer, qu’il l’aimerait toujours…. Il fallait qu’elle lui parle des enfants, qu’elle le renseigne sur sa nouvelle activité, comment elle pouvait la combiner avec le magasin Kennedy, comment elle passait ses journées. Il ne savait plus rien d’elle, et cela rendait leur éloignement encore plus intenable. En sachant qu’il n’oserait pas lui demander pourquoi elle se retrouvait maintenant dans les filets de son voisin trop séduisant, trop riche et trop jeune ; quelles étaient ses relations avec Ashley, si elle allait bientôt devenir Madame Wilkes, avec qui elle passait ses nuits…

Rhett ne s’était pas rendu compte qu’il avait pris sa tête dans les mains, tant il se sentait dépassé par la terreur de l’avoir irrémédiablement perdue. C’est Rosemary qui le sortit de son abattement en l’interpellant. 

« Cela n’est pas très convenable, mais, puis-je demander à mon frère de danser avec moi ? »

Rhett lui sourit gentiment. « Comment pourrais-je résister à ma sœur ? »

Roselyne était de plus en plus perturbée par cette réception qui s’était annoncée comme une féerie, en compagnie de « son » Rhett, mais qui commençait à tourner au cauchemar. Elle n’avait rien manqué de l’étreinte serrée entre les deux anciens époux. « C’est inimaginable et totalement indécent qu’elle se jette contre lui, devant notre bonne société ! Elle n’a vraiment aucune manière. Je comprends qu’il ait divorcé. Bien sûr, il ne pouvait pas la rejeter en public. » se rassura-t-elle. Son admirateur transi, voyant qu’elle était libre pour cette danse, l’invita à nouveau. 

Ne restèrent que les deux voisines de la Battery. Ella avait depuis longtemps rejoint les autres enfants pris en charge par la gouvernante des jumelles de Blanche. Wade avait réuni son courage pour inviter à nouveau Mademoiselle Jane.

Le premier couplet de « Carolina » retentit, chanté en cœur par beaucoup de convives, par esprit patriotique.

 

"Au milieu de ses ruines se dresse fièrement notre Carolina,
Elle a les mains liées, chère Carolina !
Pourtant, elle n'éprouve aucun sentiment de honte, 
Car sur le parchemin de la gloire, 
Elle a écrit un nom impérissable, Brave Carolina ! (*2)

 

Duncan en profita pour remplir complaisamment son rôle d’hôte en allant saluer au passage les Charlestoniens, amis de ses parents, les planteurs de Caroline du Sud, les contacts qu’il avait tissés avant de partir pour la France et ses relations d’affaires depuis son retour en Amérique. Tous le sollicitaient. Certains se contentaient d’un serrement de main, d’autres rêvaient que cette rencontre informelle se transformât bientôt en relations d’affaires fructueuses, conscients qu’ils étaient face à un des hommes les plus riches d’Amérique.

Enfin, il arriva à la table de ses amis d’enfance. Ils étaient tous en grande discussion. Il constata à quel point sa directrice d’atelier était jolie dans sa robe de dentelle. Il la complimenta : « Blanche, vous auriez dû défiler vous-même ! Cette robe vous va à ravir ! » Blanche le remercia poliment : « Je n’ai entendu autour de moi que des compliments sur le défilé. Nos couturières vont être très fières du travail accompli. Quant à « Foudre de Georgie », je n’arrive pas à croire moi-même à quel point Madame O’Hara est éblouissante dans la robe de rêve que vous avez conçue. Bravo Patron ! »

Les remarques de Blanche lui firent chaud au cœur. Les autres amis attablés eux aussi complimentèrent le talent de Duncan. Petyr fut dithyrambique pour décrire l’effet sensationnel que son mannequin phare avait provoqué sur la gente masculine.

Ce qui sembla déplaire fortement à Rebecca, qui était restée silencieuse depuis l’arrivée de Duncan. 

Version originale non censurée

Sentant qu’il lui devait un minimum d’attention, Duncan l’invita à partager une danse sur l’air entraînant de « When Johnny Comes Marching Home » (*4) qui venait de commencer. John et Blanche en firent de même.

 

Les militaires au complet invitèrent avec enthousiasme leurs épouses. Ils s’étaient déjà délectés dans la soirée en entendant le célèbre « Oh Susanna » (*3). 
 

Version des Etats Confédérés

Les voies mâles de l’assistance reprenaient en cœur les « Hourra » rythmant cette marche militaire célébrant le retour du soldat de l’Union ou Confédéré, dans son foyer. 

 

« Quand Johnny rentrera à la maison, Hourra ! Hourra !
Nous l'accueillerons chaleureusement alors, Hourra ! Hourra !
Les hommes vont applaudir et les garçons vont crier.
Les dames vont toutes sortir, et nous nous sentirons tous gais.
Quand Johnny rentrera à la maison. » (*3)


Dès qu’elle se retrouva dans les bras de Duncan, Rebecca lui dit négligemment : « Ainsi, comme me l’a affirmé ton assistante, tous les mannequins viennent de New York, sauf une. Puis-je te demander pourquoi cette singularité ? »

Duncan ne répondit pas tout de suite. Il vit que Scarlett était maintenant la cavalière d’un Général, qui semblait aux anges. Elle aspirait l’espace autour d’elle avec majesté, suivie par les regards admirateurs, si ce n’est concupiscent, des hommes, et l’air envieux des femmes. Butler, lui, dansait avec la jeune Roselyne. « Parfait », se félicita-t-il. Plus il serait occupé à courtiser des tendrons, moins il accaparerait son ancienne épouse.

Ses yeux bleus plongèrent dans ceux de Rebecca : « Scarlett est une jeune femme d’affaires brillante à Atlanta. J’ai fait sa connaissance, par hasard lorsqu’elle a désiré ouvrir un magasin de vêtements pour dames. »

Rebecca trouva sa réponse obscure. « Comment se fait-il qu’elle représente une de tes robes ce soir ? Tu es un grand artiste Haute Couture. Je ne comprends pas le lien avec la vente de prêt-à-porter. »

Il rit. « Toujours aussi perspicace, Becca ! En effet, il n’y en a pas. Mais je lui ai proposé de vendre la ligne de robes que j’avais préparées pour le magasin expérimental de Savannah. Quant à « Foudre de Georgie » » - il s’arrêta, ne sachant s’il pouvait se confier à son amie d’enfance comme auparavant, ou si elle n’était plus que sa maîtresse  - « je l’ai créée pour elle. » Il se sentit mieux d’avoir fait cet aveu.

Rebecca accusa le coup, mais ne lui montra pas. « Quand l’as-tu rencontrée ? »

Il répondit sans hésitation : « le 20 février. Elle est venue me voir à Charleston car elle pensait que je fabriquais des robes prêt-à-porter.» 

Un « Ah ! » de surprise, lourd de sous-entendu, sortit de la bouche de Rebecca. Elle comprenait soudain. C’est à partir de cette semaine-là qu’il avait arrêté de venir la voir dans sa maison, et de passer ses nuits avec elle.

Elle réagit comme Duncan le voulait, avec nonchalance : « Tu ne l’as presque pas quittée de la soirée. Il semblerait qu’elle t’intéresse un peu plus qu’une partenaire professionnelle. Me tromperais-je ? » 

Voyant que le beau regard azur de son amant s’égarait, elle voulut le rassurer : «Duncan, tu sais que tu peux te confier à moi. Je suis ta meilleure amie, avec John. Et si nous avons passé un cap en devenant amants…. il était convenu, aussi bien pour toi que moi, que cela ne changerait rien à nos rapports. Nous sommes tous les deux libres et sans attache. Je veux conserver ce lien privilégié que nous partageons depuis notre enfance. Dis-moi ce que tu as sur le cœur ! »

Duncan poussa un gros soupir de soulagement. « Oh ! Ma Becca ! Comme je suis heureux que tu comprennes. En aucun cas, je ne voudrais perdre ce sentiment indéfectible qui nous unit. « A la vie, à la mort ! » N’est-ce pas ce que nous nous amusions, tous trois, à proclamer, dès nos huit, dix ans ? Je souhaite tellement que tu rencontres un jour quelqu’un qui fera battre ton cœur dès la première seconde où tu croiseras son regard, et à qui tu voudras dédier ta vie. Surtout pas quelqu’un comme ton affreux défunt mari. Tu le mérites, tellement ! » Il lui caressa la joue affectueusement. 

A ce moment précis, elle surprit le regard de la Georgienne qui les regardait. « Très bien », pensa-t-elle. 

Elle continua à jouer son rôle de parfaite confidente : «C’est ce qui t’es arrivé lorsque tu as fait sa connaissance ? »

Duncan ne put s’empêcher de regarder dans la direction de Scarlett, que le Général faisait tournoyer cérémonieusement.  

Il retrouva l’air d’adolescent qu’il prenait avec elle quand il avait un secret à lui confier : « Oui. C’est une jeune femme pleine de vie, intelligente, énergique. Te rends-tu compte qu’elle gère depuis longtemps toute seule des scieries – oui ! Des scieries ! – une grande quincaillerie, et des activités annexes, qu’elle effectue elle-même la comptabilité professionnelle, tout en élevant ses deux enfants ? »

Voulant couper court à l’énumération des qualités, manifestement énormes, qu’il attribuait à Scarlett O’Hara, elle lui posa une simple question : « Seule ? Elle est veuve ? »

Duncan se perdit dans son explication : « Elle a été deux fois veuve, et Wade et Ella ont perdu chacun leur père. Mais elle est divorcée de son troisième mari. »

« Divorcée ? Ce n’est pas commun dans notre monde. Nous avons tous les deux des mœurs libres, mais le statut de femme divorcée n’est pas facile à porter auprès des nôtres. En as-tu conscience ? » Elle eut le bref espoir de tenir là une faille possible aux projets amoureux de son amant.

Manifestement, l’argument ne porta pas, car Duncan répondit impulsivement : « Peu m’importe, et tant mieux. Je t’avoue que j’ai poussé un gros soupir de soulagement lorsque je l’ai appris. Cela signifie qu’elle est libre, Becca ! Mais… » Il s’arrêta sur sa lancée.

« Mais ? » Rebecca capta au vol ce petit mot peut-être lourd de conséquence.

Duncan ne pût s’empêcher de lancer un œil incendiaire en direction de son rival. Rebecca avait suivi son regard. « Mais son ancien mari est mon voisin, Rhett Butler. »

Rebecca éclata de rire, un rire frais, un rire de soulagement. Totalement incompris par Duncan qui ne trouvait pas du tout la situation amusante. Plusieurs couples de danseurs se retournèrent, dont Scarlett et le Général, et Roselyne et Rhett. Celui-ci adressa un sourire ironique à son ancienne maîtresse. 

Duncan l’arrêta en plein accès d’hilarité. « Peux-tu me dire pourquoi tu t’esclaffes ? Ce n’est pas amusant. L’homme n’est pas du tout amusant, à dire vrai. Tu le connais ? »

Rebecca décida de dire partiellement la vérité. « Oui, c’est un ami. Nous avons navigué dans le même cercle de connaissances, ces dernières années. C’est un excellent danseur. D’ailleurs, quand nous nous sommes croisés au buffet, il a demandé à ce que je l’inscrive sur mon carnet de bal – ironiquement bien sûr, car nous savons tous les trois que cela n’est plus de mon âge. Il est charmant. Un personnage haut en couleurs, n’est-ce pas ? » 

Son ami d’enfance s’insurgea, mécontent qu’elle ne prenne pas son parti. « Haut en couleurs ? C’est peu de le dire. Il a été ignoble avec Scarlett. »

Rebecca, qui avait observé avec curiosité le comportement de Rhett sur la piste de danse, particulièrement serré au mannequin phare de la soirée, commençait rétrospectivement à décrypter la scène à laquelle tous les invités avaient assisté.   

Elle eut peine à masquer son ton taquin : « Ignoble ? Je n’ai pas eu l’impression, en les voyant danser, que son comportement lui déplaisait tant. »

Duncan se renfrogna : « Il l’a forcée à accepter de danser avec lui. Il a cru que je n’avais pas compris son manège. Bien sûr, elle ne pouvait pas refuser. Elle a trop d’élégance. »

La musique finissait. Avec sa grande expérience des hommes, Rebecca comprit qu’elle ne pourrait pas lutter, ce soir, contre l’attirance de Duncan pour cette fille. Il lui faudrait trouver une solution plus tard. En attendant, l’urgence était de garder cette complicité entre eux. Pour lui prouver qu’elle n’était pas jalouse, perfidement, elle lui demanda : « Qu’attends-tu alors pour danser avec elle ? Je vais occuper ton grand ami Rhett Butler pendant ce temps.»

Il trouva la suggestion excellente. Il était grand temps de prendre Scarlett O’Hara dans ses bras.

 

******

 

 

Alors que le Général faisait mine de vouloir raccompagner Scarlett à sa table, Duncan s’excusa auprès de lui et s’inclina devant elle, tellement élégamment qu’un Prince Charmant aurait envié ses manières. Elle accepta avec plaisir, heureuse de pouvoir enfin s’afficher avec l’homme le séduisant de Charleston.

Le prétendant énamouré de Roselyne fit une nouvelle tentative pour être à nouveau son partenaire de danse. 

Rhett en profita pour les laisser, et saisit familièrement le bras de Rebecca, qui l’accueillit en lui susurrant dans l’oreille : «Vous enfin, Rhett Butler ! »

Rhett la gratifia de son sourire charmeur, mais le cœur n’y était pas. Il ne supportait pas de voir Scarlett dans les bras de cet homme. Elle avait tellement l’air de s’amuser ! C’était un triplet Galot Quadrille, et il dût reconnaître avec regret que Vayton maîtrisait aussi bien que lui la technique.   

Rebecca avait suivi son regard et saisi sa nervosité. Elle choisit de jouer franc-jeu avec lui. Il pourrait peut-être l’aider ultérieurement. « Vous avez l’air bien mélancolique, Rhett. Serait-ce le fait de voir évoluer votre ancienne épouse avec notre beau Duncan ? »


Rhett ne fut surpris que pendant une seconde. « C’est lui qui vous l’a dit, pendant que vous dansiez, n’est-ce pas ? »

Elle eut un petit rire de gorge. « Oui. Je ne devrais pas vous l’avouer, car cela ne flatte pas ma vanité, au contraire. Mais vous savez que j’ai le sens de l’humour. C’est d’ailleurs cela qui nous a rapprochés, en dehors de… vous voyez bien ce que je veux dire », ajouta-t-elle d’un air coquin. Je vous avoue trouver irrésistible que mes deux amants lorgnent la même femme ce soir, et malheureusement, ce n’est pas moi ! »

Rhett l’a regarda, étonné. « Vous et Vayton ? »

« Nous sommes amis d’enfance. Amis très proches, il est vrai. Jusqu’à ce que mon cher Duncan fasse la connaissance de votre ex-épouse. »

Rhett se renfrogna. « Savez-vous quand ils se sont rencontrés ? » Il avait enfin l’occasion de comprendre comment son voisin était devenu un danger pour lui.

Elle s’amusait à le voir tendu, tellement différent du Rhett si sûr de lui qui l’avait séduite. Des brides de souvenirs lui revinrent en mémoire, vus sous un autre prisme maintenant qu’elle avait rencontré l’ex-Madame Butler : bien sûr, elle savait qu’il avait adoré sa fille, mais il n’en avait jamais parlé avec elle. Ils s’étaient connus peu de temps après son divorce. Quand elle avait voulu l’interroger sur son ancienne femme, il s’était braqué. Il lui avait répondu : « C’est une femme cruelle, sans cœur. Ne gâchons pas ce moment de plaisir en parlant d’elle. » Rebecca s’était pleinement satisfaite de sa réponse. Sauf qu’une nuit pendant l’amour, alors qu’il avait bu encore plus que d’habitude, il avait crié plusieurs fois un nom au pic de son plaisir. Elle s’en souvenait maintenant : « Scarlett ! »

Elle répondit à l’interrogation de Rhett : « D’après ce qu’il vient de m’apprendre, le 20 février, précisément. Une relation d’affaire. Mais pour qui, il me l’a avoué, il a créé spécialement « Foudre de Georgie »… »

La danse finit. John réclama l’attention de sa sœur, et Rhett repartit, pensif.

Scarlett avait demandé à Duncan un moment de répit. Ses pieds commençaient à lui faire mal, et elle n’était plus habituée à des réjouissances si endiablées. 

A l’annonce de « When You and I Were Young, Maggie » (*5), Duncan se plaça à côté de Cathleen, et l’embrassa sur le front : « Je me souviens que c’était votre chanson préférée, à vous et à Père. Voulez-vous la célébrer avec votre fils ? » Une nouvelle fois, Cathleen se félicita d’avoir la chance que son grand garçon soit si attentionné. Elle regarda Eleonor pour s’excuser de sa courte absence, mais Rhett, par mimétisme, et réelle affection, décida d’inviter sa mère. 

Scarlett ne resta pas seule à table car Ella venait juste de revenir, toute excitée des jeux que Gina avait organisés. Ses paroles s’entrechoquaient, tant elle était désireuse de raconter en détail à sa mère toutes les activités auxquelles elle avait participé. Scarlett vérifia au passage que sa fille n’avait pas endommagé ou sali sa belle robe, et l’écouta distraitement. Puis elle vit revenir Wade. Il avait des étoiles dans les yeux et les joues rosies. Elle le félicita pour ses talents de danseur dont il venait de faire preuve sur la scène, même si, intérieurement, elle avait trouvé touchants ses pas empruntés et son comportement gauche envers la jeune Jane. 

Scarlett laissa son regard traîner vers les danseurs. C’était la première fois qu’elle avait l’occasion d’être témoin d’un échange d’affection entre Rhett et sa mère. C’était une image inattendue et apaisante. Certainement plus agréable que les exhibitions de son ancien mari avec la jeune écervelée, sans parler de celles avec la mangeuse d’hommes qui s’était également fait remarquer bruyamment avec Duncan. « Et dire qu’il a réussi à me convaincre de chanter pour lui ! Comment ai-je pu être si stupide ? Voici qu’il s’affiche, sans gêne, avec deux de ses maîtresses. Peu lui importe de m’humilier ! » Scarlett était écœurée par son comportement. « Heureusement que Duncan est un parfait gentleman. Tellement tendre, et probablement amoureux ! » Cette dernière pensée la ravie.

Le morceau de musique se termina, et Scarlett vit Duncan parler au chanteur. 

Quelques minutes après que tous les invités de la table d’honneur des Vayton soient revenus, on entendit : « Voici une toute nouvelle chanson, « Grandfather’s clock » (*6). Elle vient d’être éditée il y a un mois, et c’est Monsieur Duncan Vayton lui-même qui a fait la découverte de la partition à New-York. Je suis certain que cet air sera promis à un grand succès. Il ravira surtout les enfants ! Mesdames et Messieurs, « My Grandfather’s clock » !»

Tout heureux, Duncan s’adressa à Ella : « Accepterais-tu de danser avec moi, « Princesse d’Atlanta » ? Et toi, Wade, ce serait une bonne idée que tu invites ta mère. Ainsi nous serons tous les quatre. Je vais vous montrer une chorégraphie spéciale que j’ai inventée pour vous. Qu’en pensez-vous ? » Se tournant vers Scarlett : « S’il vous plait, dites oui ! Nous allons nous égayer. » Malgré son âge, il avait l’air d’un jeune homme quémandant l’autorisation de faire une bêtise. 

Bien sûr, Ella fut enthousiaste et Wade fut heureux de partager quelques minutes avec sa mère. Scarlett accepta avec plaisir de jouer le jeu. 

Ils partirent tous les quatre, laissant Rhett avec un vide au cœur. Cet homme venait de lui arracher sa famille, devant lui. Il bût intégralement le verre de whisky que le serveur venait juste de lui apporter. 

Il les observa. Duncan était en train de leur expliquer des pas de danse. 

« Pendant les couplets, nous allons bouger au rythme d’une polka endiablée. Lorsque vous entendrez : «„Mais il s’est arrêté net », immobilisez-vous, la jambe soulevée. » Regardant Scarlett, il précisa en riant : « Je n’avais pas vraiment conçu « Foudre de Georgie » pour de telles situations. C’est pourquoi vous serez dispensée de ces acrobaties. » Scarlett lui renvoya son rire en le remerciant ironiquement de ce privilège.

Duncan continuait, excité à l’idée qu’ils allaient s’amuser, tout simplement : « Pendant le refrain, un musicien va imiter le tic-tac du balancier de l’horloge alors que les autres instruments vont s’arrêter. Nous en profiterons pour simultanément claquer des mains et taper du pied. »   

Duncan fit un signe à l’orchestre. La musique joyeuse, entraînée par le banjo, s’élança. 

Au moment précis où la strophe annonçait « Mais il s’est arrêté net », ce fut le déclenchement de la « chorégraphie » spéciale et de gros éclats de rires. 

 

"Mais il s'est arrêté net, pour ne plus jamais repartir,
Quand le vieil homme est mort.
Quatre-vingt-dix ans sans somnoler
(tic-tac, tic-tac),
La numérotation des secondes de sa vie,
(tic-tac, tic-tac),
Il s'est arrêté net, pour ne plus jamais repartir.
Quand le vieil homme est mort." (*6)

 

Les autres danseurs décidèrent de participer à ce joyeux intermède, en imitant Duncan Vayton et à ce qui ressemblait à une célébration de famille. Ils se joignirent aux claquements des mains et des pieds. L’aspect général était un peu désynchronisé et éloigné des canons d’une danse classique, mais il s’en dégageait une incontestable joie de vivre. 

De sa chaise, Rhett les observait, le cœur serré. Ella s’esclaffait à tout bout de champ, et Wade, si réservé d’habitude, ne pouvait s’empêcher de l’imiter, moins bruyamment toutefois. Quant à Scarlett, son rire frais, à chaque succession de claquements et d’immobilisations, irradiait jusqu’à raisonner en lui. « Elle est heureuse. Cela fait tellement longtemps que je ne l’ai pas entendue rire si franchement ! Je ne lui en ai pas beaucoup donné l’occasion. Et lui… il l’a connaît depuis trois mois, et déjà il lui offre quelques minutes de bonheur. » 


La douleur dans sa poitrine s’accentua. En regardant son voisin lever la jambe si agilement, il sentit qu’il était dépassé par sa jeunesse. Il doit avoir seulement quelques années de plus que Scarlett. Et moi je suis vieux. » Ce constat le doucha. « Ils ont l’air de former une nouvelle famille. Comment pourrais-je regagner son cœur ? Elle n’a plus besoin de moi. »

Sa vue se voila. Une sensation d’immense gâchis le submergea. Il fallait qu’il parte. Ce spectacle était devenu intolérable.

Au moment où il s’apprêtait à se lever, les quatre danseurs revenaient, ne cachant pas leurs éclats de rire. En s’asseyant à côté de lui, Ella lui dit : « Nous avez-vous vu danser, Oncle Rhett ? Oh ! Comme cela a été amusant. » Incapable de parler, il lui sourit en caressant sa joue.

Hymne Confédéré pour le Caroline du Sud, orchestre, 2nd South Carolina String Band

L’animateur de l’orchestre annonça : « Et maintenant, puisque Monsieur Duncan Vayton a signé cette célébration en hommage de notre Cher Vieux Sud, quoi de mieux que d’écouter : « The Bonnie Blue Flag » »

Les premières paroles furent chantées avec ferveur : 

 

Nous sommes une bande de frères et natifs de la terre,
Nous battant pour notre liberté, avec des trésors, du sang et du travail.
Et quand nos droits ont été menacés, le cri s'est élevé près et loin.
Hourra pour le drapeau bleu « Bonnie » qui porte une seule étoile !
Hourra ! Hourra !
Pour les droits du Sud, hourra !
Hourra pour le drapeau bleu « Bonnie » qui porte une seule étoile. (*7)

 


Pour Rhett, ce fut trop d’émotions. Les souvenirs, qu’il avait essayé de réprimer pour ne plus souffrir, lui rejaillirent à la figure : la naissance de Bonnie, Rhett prenant pour la première fois sa fille dans les bras, Scarlett épuisée par l’accouchement, décidant de prénommer leur enfant Eugenia Victoria, et Melanie suggérant de l’appeler Bonnie Blue, comme « notre Drapeau Confédéré », avait-elle ajouté. 

Il fallait qu’il se lève. Il ne pouvait plus supporter cet hymne chanté à tue-tête. Mais il sentit Ella le retenir. Elle posa tendrement sa tête sur son bras, et elle lui murmura : « Oncle Rhett, ne soyez pas triste. Elle me manque tellement à moi aussi. Mais elle est au ciel maintenant, et Tante Melly la protège. »

Rhett dut refreiner un sanglot qui menaçait. Il la serra très fortement contre lui.

Scarlett était devenue toute pâle. Finie la gaieté d’il y a quelques minutes à peine. Bonnie ! Sa précieuse ! Dès l’annonce du chanteur, elle avait regardé Rhett. Avec un pincement au cœur, elle comprit qu’il pensait au jour de la naissance de Bonnie, et qu’il était effondré. Comme elle. Elle eut instinctivement envie de s’approcher de lui pour communier dans ce souvenir partagé. Ses yeux devinrent troubles en constatant que sa grande fille, elle aussi, malgré ses accès de gaieté, souffrait toujours de la perte de sa sœur. Avec quelle affection et compréhension consolait-elle son Oncle Rhett !

Wade, lui aussi, fut ému de voir sa mère, Ella et Rhett Butler dans cet état de tristesse. Parce qu’il n’était pas démonstratif comme Ella, parce qu’il devenait un homme, il lui fallait bien se tenir. Il saisit la main de sa mère, sans un mot.

Les autres convives autour de la table étaient devenus muets. Roselyne était choquée que Rhett, son puissant Rhett, se serrât ainsi contre son ancienne belle-fille. Duncan comprit tout de suite qu’il se passait quelque chose d’inattendu – et triste.  Une douleur partagée à quatre. Cathleen et Melina étaient interloquées par ce brusque changement d’atmosphère, la folle gaieté il y a quelques minutes, et maintenant, le silence qui s’abattait sur l’ancienne famille Butler. 

Discrètement, elle se pencha vers Eleonor. Celle-ci, sans que son amie ait eu besoin de lui poser directement la question, précisa, à voix basse, mais suffisamment assez fort pour que Duncan entende également : « Ma petite-fille, la jolie enfant qu’ils ont perdue, avait été prénommée Bonnie Blue, précisément en l’honneur de notre Drapeau. »

Scarlett fut insensible aux chuchotements. Elle avait envie de tenir la main du père de son enfant, pour essayer de soulager un peu sa peine. Mais elle n’osa pas. Non pas parce que cette démonstration publique d’affection aurait pu faire jaser, mais parce qu’elle se persuada qu’il ne voulait plus d’elle, même pour partager sa douleur.

Rhett se reprit, embrassa le front d’Ella. « Tu es une merveilleuse petite fille. Je suis tellement fier de toi ! »

Ella fut rassurée de voir son Oncle Rhett redevenir normal et elle retrouva un peu sa légèreté.

Rhett se racla la gorge, et d’un ton formel dit à Cathleen : « Madame Vayton, je tiens à vous remercier, ainsi que votre charmante fille et votre fils, pour votre invitation. Vous avez réussi à créer un moment d’harmonie pour notre Communauté de Charleston. Je suis confus de devoir vous quitter maintenant. La fatigue… » Sa voix traîna. Puis, se tournant vers les autres femmes :« Mère, Rosemary, Roselyne, profitez bien de cette fin de soirée. »

C’était le moment de dire au revoir à Scarlett. Il ne voulut surtout pas la regarder, de honte qu’elle ne saisisse sa faiblesse. Il s’inclina, la main sur le cœur, et dit simplement « Au revoir, Scarlett ».

Elle se pinça la lèvre inférieure pour résister à l’envie de lui demander de rester. D’un timbre mal assuré, elle lui répondit : « Au revoir, Rhett ! » Une pulsion lui fit ajouter « A bientôt… »
 

Eblouissant! Imaginez Rhett épiant Scarlett et Duncan dansant dans la nuit...

On entendit la voix de la chanteuse annoncer : «Maintenant que la nuit nous enveloppe, quelle meilleure façon pour les couples amoureux que de profiter de cette félicité, en écoutant une autre chanson de Stephan Foster, « Beautiful Dreamer » ! » (*8)

 Rhett marcha à grands pas pour s’éloigner le plus vide possible de ce lieu festif et de Scarlett, dont il n’avait plus le droit de revendiquer la moindre place dans son cœur et dans sa vie. Arrivé à l’extérieur de la barrière, il ne put s’empêcher de se retourner. Sur la piste éclairée par les lampions, illuminée par les étoiles scintillantes, les couples dansaient plus serrés, emportés par cette balade romantique et lente, envoûtés par la voix chaude du chanteur : 


« Belle rêveuse, réveille-toi pour moi,
La lumière des étoiles et les gouttes de rosée t'attendent ;
Les sons du monde grossier entendus dans la journée,
bercés par le clair de lune, ont tous disparu !
Belle rêveuse, reine de ma chanson,
Écoute pendant que je te fais la cour avec une douce mélodie ;
Finis les soucis de la vie trépidante.
Belle rêveuse, réveille-toi pour moi !
Belle rêveuse, réveille-toi pour moi ! » (*8)

 

La tête de Scarlett reposait sur la poitrine de Vayton. 

 

Une évidence s’imposa à lui. Intérieurement, il s’adressa à sa femme : « Les Butler ne vous ont apporté que le blâme. La famille Vayton vous ouvre grand les bras. Vayton vous place sur un piédestal, et force toute la bonne société de Caroline du Sud à s’incliner devant vous. Manifestement, il a l’air d’avoir des sentiments pour vous. Il ne vous fera probablement pas de mal, lui, en vous trompant ouvertement ou vous humiliant.  Il est riche, en pleine santé, et il est jeune. Il peut vous rendre heureuse. Ce que je n’ai pas réussi à faire. Contre Ashley, j’aurais pu lutter. Mais lui a toutes les cartes en main. Je comprendrais que vous le choisissiez. Je veux que vous soyez enfin épanouie, Scarlett, même si c’est dans le lit d’un autre. Même si cette pensée me rend fou, mais je ne vois pas, pour l’instant, comment je pourrais regagner votre amour.» 

Ses yeux s’embuèrent. Il était brisé. 

 

Auteur : Arlette Dambron

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Chanté par James Taylor - Version actuelle amputée du 2e couplet.

Irish version, prior to "Johnny comes marching home"

Notes sur le chapitre 26 : 

(*1) « When This Cruel War Is Over » (titre pour le Sud) ou « Weeping Sad and Lonely » (pour le Nord)  1863,  Paroles de Charles Carroll Sawyer, musique de Henry Tucker. Ballade très célèbre pendant la guerre civile, parmi les deux armées. 


Pour la version confédérée, deux éditions apparurent dans le Sud,  celle de Geo. Dunn & Compy. of Richmond, et l’autre de J.C. Schreiner & Son of Macon & Savannah.
Paroles Charles Carroll Sawyer – musique de Henry Tucker  - Source : Duke University Libraries, Repository Collections & Archives, 


Comparaison avec la version des Etats du Nord : 1er couplet : “Oh! how proud you stood before me In your suit of blue, When you vow'd to me and country” – 4e couplet : “But our country called you, darling, Angels cheer your way;  While our nation's son s are fighting, We can only pray. Nobly strike for God and liberty, Let all nations see How we love the starry banner, Emblem of the free.”


Youtube, version des Etats confédérés, un peu modifié par rapport à la partition originale – paroles adaptées pour être chantées par un homme : « Wen This Cruel War is Over » :  "When This Cruel War Is Over" Male Confederate version of Civil War song, Charles Bradshaw :  : la voix de ce chanteur est un peu faussée, mais cela augmente encore plus l’émotion qui en ressort. On peut imaginer les soldats isolés, murmurant ces paroles derrière le champ de bataille. 


Youtube, version Etats du Nord –“When this cruel war is over”, par Curtis & Loretta, 

 


(*2) “Carolina”, 1866 – paroles et musique Armand Edward Blackmar, éditeur de musique 
Youtube, Carolina, Tom Roush 

 


(*3) “Oh Susanna”, 1848, paroles et musique de Stephen Foster
Version originale avec les paroles complètes :  Youtube, Oh Susanna, Original 1848 Lyrics – chanté par Tom Roush - 


Version amputée du 2e paragraphe : Youtube, Oh Susanna, chanté par James Taylor - 


(*4) “When Johnny Comes Marching Home”, 1863 - paroles de Patrick Gilmore, sous le pseudonyme de Louis Lambert. La musique est basée sur “Johnny, I Hardly Knew Ya”, une chanson populaire irlandaise. 
Youtube, When Johnny Comes Marching Home, interprêté par le 2nd South Carolina String Band, 

 


(*5) « When You and I Were Young, Maggie », 1866, paroles de George Washington Johnson, musique de  James Austin Butterfield  
Youtube, Tom Roush - 

 


(*6) “Grandfather’s clock” , 1876 – Paroles et musique de Henry Clay Work, auteur de "Marching Through Georgia" 
Youtube, “Grandfather’s clock, chanté par Tom Roush,

 


(*7) “Bonnie Blue Flag”, 1861 - paroles de Harry McCarthy, musique basée sur la chanson “The Irish Jauting Car”. Il fait référence au premier drapeau de la Confédération, qui porte une étoile. 
Youtube, “Bonnie Blue Flag”, du film “Gods and Generals”, orchestre  2nd South Carolina String Band - 

 


(*8) Beautiful dreamer”, 1864, Stephen Foster (04/07/1826 1826 –13/01/1864)  – chanson publiée à titre posthume en mars 1864.  
Youtube, “Beatiful dreamer, chanté par Bing Crosby 

 


Disclaimers : je n’ai aucun droit sur les personnages et l’histoire d’Autant en Emporte le Vent, qui appartiennent à Margaret Mitchell. J’ai créé le « monde » de Duncan Vayton et de Blanche Bonsart.
 

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