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The Robillard Boutique, GWTW fanfiction

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Mon roman The Boutique Robillard, fanfiction d'Autant en Emporte le Vent

En feuilletons, publiés régulièrement. 

Publié par Arlette Dambron

Rhett Butler

Rhett Butler

 

Vendredi, 5 juin 1876, 3 heures du matin, Atlanta, Hôtel National

 

Impossible de trouver le sommeil. 


Enervé de se retourner maintes fois dans le lit sans trouver la position satisfaisante pour se détendre, il s’était installé dans le fauteuil, cigare et whisky pour lui  tenir compagnie, essayant en vain de fixer son intérêt sur le livre qu’il avait choisi pour l’accompagner dans le train.  Le journal du jour, avec l’article dithyrambique sur son voisin de la Battery et la mise en valeur de sa « muse », avait été lu et relu. Il décida de conserver la page – certainement pas en l’honneur du couturier - mais parce qu’il y était question de Scarlett et d’Ella. Il découpa l’illustration de « Foudre de Georgie » et la plia dans son portefeuille. 


Il avait espéré, en se couchant, que la fatigue accumulée le ferait sombrer rapidement dans le néant.  Au lieu de cela, de minute en minute, sa nervosité augmentait. Quelle honte d’avoir affiché sa défaillance physique devant Scarlett, digne des célèbres vapeurs de la Tante Pittypat ! Sa vanité blessée du mâle habitué à exhiber sa puissance se révoltait de cette humiliation. Surtout face à son ancienne épouse qui abhorrait toute faiblesse… 


Il était grand temps de se reprendre en main ! Il décida de se lancer dans une introspection tourmentée. 


Une lutte s’engagea. Il n’avait qu’une certitude : quelle que soit l’issue de son analyse, il s’y tiendrait cette fois. 


Pour la millième fois depuis son divorce, il jongla avec les vieux reproches et les nouveaux faits qui devaient le contraindre à définitivement tourner la page, et s’effacer de la vie de Scarlett. Ils étaient nombreux : sa honte de l’avoir maltraitée et de l’avoir trompée, le visible épanouissement de son ancienne épouse mise en lumière par un homme que toutes les dames trouvaient parfait, et surtout, le désintérêt manifeste de Scarlett pour la vie privée de son ancien mari. Il en avait eu une preuve flagrante lors de la soirée des Vayton. Elle n’avait même pas levé un sourcil quand il avait essayé de la rendre jalouse avec Roselyne ou Rebecca. 


Quelle était l’autre issue possible ? S’accrocher. Parce qu’il aimait toujours Scarlett, et que son amour ne s’éteindrait jamais. Parce qu’il voulait retrouver sa famille, Ella et Wade.


 A l’aube, sa décision était prise. Plus de tergiversations, d’indécisions, d’hésitations !  Il allait reconquérir l’ancienne belle du County de Clayton !


Pour y arriver, il allait procéder par étapes. 


Le plus important était de s’excuser auprès de Scarlett. Il ne pourrait le faire qu’en tête à tête avec elle. Il faudrait qu’il trouve le moment opportun.


L’action la plus facile, pour renverser le mauvais sort, était de mettre un terme à l’altération physique qu’il avait négligemment laissée s’installer. Il se leva pour inspecter sa silhouette devant le miroir plein pied de sa chambre. L’image qu’il y vit lui déplut fortement. 


Il lui fallait retrouver sa prestance – et vite – celle qui avait capté l’attention de Scarlett O’Hara à Twelve Oaks.

Dès son retour à Charleston, il allait reprendre ses virées nautiques hebdomadaires aux commandes de son bateau, pour regagner en puissance musculaire, et se débarrasser de ces poignets d’amour menaçant de s’installer pour de bon. Pourquoi ne pas demander à Pierre de Boulogne de l’accompagner ? Leur amitié virile aurait de quoi égayer son humeur – à condition que leurs discussions ne soient pas trop arrosées, car Rhett avait conscience que son visage bouffi témoignait de ses débauches de beuveries nocturnes. 


Tout aussi indispensable était la nécessité faire taire sa récente fâcheuse tendance à épancher publiquement ses émotions. Il devait mettre un terme aux accès de jalousie trop visible ou aux yeux embués à la moindre évocation du passé. Évidemment, la douleur béante de la perte de Bonnie ne se refermerait jamais, mais cette peine ne devrait plus couler dorénavant que dans l’intimité de sa chambre. 


Quant à cesser de prendre ombrage ouvertement des soupirants papillonnant autour de Scarlett, ou plutôt, faire semblant d’y être insensible, c’était la tâche la plus difficile à réussir. Mais fondamentale pour arriver à ses fins.


« Car le chemin qui va me mener jusqu’à vous va être ardu, Scarlett ! » Mais peu importait les difficultés ! Il était Rhett Butler, bon sang !  « J’ai bataillé contre vents et marées, j’ai réussi à bâtir une fortune après avoir été jeté à la rue, j’ai battu mes adversaires à mains nus, j’ai tué quand cela était nécessaire. Surtout, ma plus grande victoire a été de réussir à vous épouser, au bout de sept années et deux insignifiants maris. Alors, il est hors de question que je n’arrive pas à vous reconquérir.»


« Bien sûr, il y a toujours Ashley, qui est là, aux aguets, votre chevalier à la brillante armure complétement ternie et cabossée. Et maintenant, il y a celui qui a apparemment toutes les cartes en main, et qui a fait un grand pas en avant pour gagner votre cœur. Il est plus riche que moi, respecté par tous alors que je suis encore le mouton noir pour certains, plus jeune, et il ne traîne pas un passé de tromperie derrière lui. Qui plus est, il vous a fait acclamer par les siens, et vous offre une nouvelle respectabilité. Tout lui réussit. Surtout, il vous a charmée, je l’ai malheureusement constaté. Vous déclarer ma flamme maintenant, avec mon passif, serait pour l’instant déséquilibré, en comparaison de ce qu’il vous offre. Alors, il va falloir que j’avance « masqué »»


Rhett bomba le torse. « J’ai des atouts en main : Je vous ai aimée, je vous aime avec une constance et une intensité qu’il ne pourra jamais égaler. Plus puissant que tout, nous avons formé une famille, et avons eu une petite fille. Rien, ni personne, ne pourra dissoudre ce lien, et certainement pas ce damné divorce que j’ai provoqué. J’ai été présent pendant la moitié de votre vie. J’ai accompagné l’éducation de vos enfants – sauf les trois dernières années. Je les ai considérés comme les miens. Du moins, ai-je essayé. Même si Wade m’est pour l’instant hostile – et c’est mérité, puisque je les ai abandonnés – Ella, ma gentille Ella, est devenue un soutien indéfectible. Et je vous connais, Scarlett, depuis quinze ans, avec vos qualités, votre histoire, vos travers. J’ai compati à vos souffrances. Vous m’avez confié vos secrets. Je sais ce qui vous fait rire, je vous ai fait rire. Je vous ferai rire à nouveau. »


Rhett se décida à s’allonger. Il était certain qu’il allait pouvoir trouver le sommeil maintenant. Tout était clair. Il reprenait confiance en lui. Scarlett détestait les hommes indécis et faibles. Lui, en ce matin du 5 juin, se sentit capable de déplacer des montagnes. 


« Il va falloir que je dissimule à nouveau mes sentiments. Cela ne sera pas difficile. J’étais devenu un maître en la matière. Vous aviez accepté mon amitié avant de m’offrir votre main. Je vais faire en sorte que nous renouions avec notre complicité d’antan. Cela va se concrétiser avec un projet commun. Et puis, ensuite… Je suis patient. Je vous attends depuis si longtemps… »


Il ferma les yeux. Il avait besoin de dormir pour regagner des forces, avant de reprendre le combat. « Wilkes et Vayton, je suis de retour ! »

 

****

 

 

Vendredi, 5 juin 1876, 11 heures, Atlanta

 


L’emploi du temps de la matinée avait déjà été chargé. La première visite fut pour le menuisier, un homme avec qui il avait eu affaire lorsque Scarlett avait fait bâtir cette monstruosité de maison. Avec le charme de l’argent, il le convainquit d’exécuter, en urgence, un travail qui devrait l’occuper pendant trois heures. 


Satisfait de l’offre généreuse de ce riche client, pour une commande qui s’avérait assez simple à réaliser, l’artisan lui garantit que le travail serait fini à midi.  Il lui vendit une petite estrade, réalisé par ses soins.
Rhett ne perdit pas de temps. Il se dirigea vers l’Hôtel de Ville pour prendre rendez-vous avec le Maire d’Atlanta, qu’il connaissait de longue date – et qui était également son partenaire de poker au salon de Belle Watling. Celui-ci l’accueillit à bras ouverts. Après l’avoir écouté attentivement, il le mit en contact avec son adjoint, récemment installé à Atlanta. Les deux hommes convinrent de se retrouver en début d’après-midi. 


Ensuite, d’un pas déterminé, il se dirigea vers « The Boutique Robillard ».

 

****

 

 

Dès l’ouverture du magasin, Scarlett avait accueilli avec satisfaction Aimé Tersène. « Artiste et ponctuel, voilà qui est parfait ! » le complimenta en souriant la commerçante. Les deux s’accordèrent sur les articles que l’illustrateur allait dessiner. Puis Scarlett le laissa à ses crayons. 


Elle passa ses consignes à ses employés pour renouveler l’agencement de certaines vitrines, puis elle se plongea dans ses livres de comptes pendant une heure, interrompue fréquemment par l’entrée de clients. Elle prit le temps, à chaque fois, de les accueillir avant qu’Emma Whising ne se charge de répondre à leurs souhaits. 


Après avoir pointé les mouvements du stock et tirer le bilan de son premier mois d’exercice, plutôt positif, reconnut-elle, Scarlett s’accorda un temps de répit, en dégustant une tasse de café que la deuxième vendeuse venait de préparer. Ensuite, elle achèverait les derniers préparatifs pour l’anniversaire d’Ella, car il fallait qu’elle revoie à la hausse ses commandes de gâteaux, sucreries et boissons sucrées. « Tous les enfants de bonne famille d’Atlanta sont soudainement désireux de participer à l’anniversaire d’Ella ». Scarlett s’en réjouit pour sa fille.


Une semaine déjà qu’ils étaient rentrés tous les trois de Charleston ! Un court séjour plein de surprises, assurément : se réjouir de voir sa fille acclamée, représenter inopinément la « Foudre de Georgie », et comprendre les allusions enflammées et les gestes dérobés de Duncan à son égard. Celui-ci semblait doté de toutes les qualités du monde, mais il n’avait pas le talent, celui où Rhett excellait, de savoir dissimuler ses sentiments. Elle avait pu lire son émoi comme dans un livre ouvert. 


Plus que la vanité d’être courtisée par un homme aussi convoité que le prince de la mode, Scarlett reconnaissait qu’elle avait de plus en plus plaisir à profiter de sa compagnie. « Hum… Peut-être un peu trop ? » L’air rêveur, la jeune femme pensa à la dernière danse qu’ils avaient échangée. C’était d’un tel romantisme ! Nuit étoilée, musique langoureuse, et les mains expertes de Duncan autour d’elle ; sa voix chaude lui murmurant une ribambelle de compliments ; ses moustaches chatouillant sa tempe, ses lèvres charnues osant – une fois seulement – se poser derrière l’oreille, à la base de sa nuque. 


Quand ils étaient revenus à leur table, Eleonor Butler s’était excusée auprès de Duncan du départ anticipé de son fils, dû à une grande fatigue. Cela n’étonna pas Scarlett. Elle aussi se sentit épuisée brusquement. Il était temps que la fête se termine pour que ses enfants et elle rentrent chez ses tantes. A regret, le jeune couturier insista pour les accompagner à la gare le lendemain matin. Par des circonlocutions que Scarlett trouva touchantes, il tenta de lui faire comprendre qu’il avait hâte de la revoir et qu’elle devait se considérer comme étant chez elle à Charleston. Il évoqua le fait qu’il devrait rapidement venir dans la capitale georgienne, « pour m’occuper des biens de Vayton & Son », lui avait-il glissé. Scarlett en conclut qu’il ne tarderait pas à lui rendre visite à Peachtree Street…


 Incidemment, cette soirée magique l’avait mise en présence de Rhett. Toujours égal à lui-même, le séducteur virevoltant de femme en femme, de la jeune prétendante, future nouvelle Madame Rhett Butler, à une de ses maîtresses sans nul doute expérimentée. Avec une joie perfide, elle se réjouit : « Il ne l’a même pas encore épousée que déjà il la trompe ouvertement ! »


Deux dames qu’elle n’avait encore jamais vues dans le magasin, entrèrent. Lorsqu’elles la remarquèrent, assise à boire son café, elles chuchotèrent entre elles. Scarlett se leva pour leur souhaiter la bienvenue, et les confia aux bons soins de Patricia, la deuxième vendeuse.


Elle se permit le luxe de replonger dans ses pensées. 


Pourquoi lui avait-il demandé de chanter ? Et surtout, pourquoi avait-elle accepté ? Elle restait interloquée par son propre comportement. Elle aurait dû l’envoyer au diable au premier mot échangé ! « Et dire que j’ai même été jusqu’à lui bander stupidement la main… Et que j’ai renouvelé mes œuvres de bon samaritain hier. J’aurais dû attendre qu’il rampe et me supplie de lui pardonner avant que je vienne à son secours. Quand je pense à sa perversité pour m’obliger à accepter le divorce… »


Cette querelle, qu’elle avait réussi à extraire de ses pensées afin d’entreprendre son long processus de reconstruction pendant deux ans, lui revint en pleine face : son insensibilité face aux sentiments de Scarlett, son mépris affiché de tout ce qu’elle était, sa moquerie face à sa dégradation physique, le tout couronné par une cruauté dont elle ne lui aurait jamais cru capable à son égard, le chantage à lui soustraire ses enfants si elle n’acceptait pas de divorcer.


Avec une fureur rétrospective, Scarlett se sentit à nouveau fulminer contre son ancien mari. C’est à ce moment précis que la cloche de la porte signala l’entrée d’un nouvel client.


Elle posa précipitamment sa tasse sur la soucoupe, manquant de renverser le café. Sans un mot, elle le fixa, prête au combat.    


Négligemment, il souleva son chapeau pour la saluer avec un sourire en coin. Il avait immédiatement remarqué son humeur belliqueuse, mais n’eut aucune envie de se laisser désarçonner. En un clin d’œil, il remarqua que l’homme d’hier était toujours présent, attablé, en train de dessiner. Une vendeuse entraîna une dame vers un salon d’essayage, portant, dans ses bras, une robe en dentelle. 


Scarlett s’était levée pour réaffirmer son assurance. « Comment arrive-t-il, en pénétrant dans une pièce, à prendre possession de tout l’espace ? » Elle n’eut pas le temps de trouver une explication, car il s’approcha d’elle d’un pas nonchalant et lui saisit d’autorité la main. 


Ses moustaches frôlèrent ses jointures. Le plus naturellement du monde, ses lèvres survolèrent l’interstice entre son majeur et l’annulaire.  


Une décharge de frissons la parcourut. Violemment, Scarlett retira sa main. 


Les yeux de Rhett pétillèrent : « Bonjour Scarlett. Ou devrais-je vous appeler « Foudre de Georgie » ? Je dois avouer que ce titre vous convient à ravir. Je constate que le temps est à l’orage, ce matin… » 


Ses yeux émeraude lui lancèrent des éclairs. « Que venez-vous faire ici ? Je croyais que vous étiez à l’article de la mort. Il semblerait que mes soins vous aient sauvés encore une fois. N’en prenez pas l’habitude, je vous prie. Vous feriez mieux d’engager une infirmière personnelle pour soigner vos vieux os. » ajouta-t-elle avec un méchant plaisir. 


Rhett décida de ne pas se montrer affecté par sa remarque. Faisait quelques pas, il jeta un regard appréciateur autour de lui,  puis déclara : «En toute sincérité, je dois vous féliciter. Votre nouveau magasin est un exemple d’élégance ! Le style, l’ameublement, les teintes, tout est parfait. Oserais-je vous dire, sans que la foudre s’abatte sur moi, que vos talents de décoratrice se sont indéniablement améliorés ? » Conformément à sa vieille habitude, il la titillait, et attendit qu’elle réagisse.  


Scarlett, hésitait entre son ressentiment latent envers son ancien mari, et sa vanité rengorgée par le compliment inhabituel de Rhett. Sa fierté d’exhiber, face à lui, son « nouveau bébé » l’emporta. 


« Votre appréciation m’indiffère. Ma clientèle me félicite pour l’originalité de mon magasin, en effet. Venez voir comme l’endroit est spacieux. »


 De son pas léger, elle lui montra les salons d’essayage, l’atelier de couture et l’espace de stockage. 
Etonné, Rhett lui demanda : « Votre surface de vente est impressionnante. Combien avez-vous d’employés ?»


« Cinq ! Deux vendeuses, une coutière, une retoucheuse et un manutentionnaire livreur. »


L’expression de surprise de Rhett l’incita à lui faire découvrir en détail ce que vendait « The Boutique Robillard ». 


« Tous les articles qui figurent dans les vitrines ont été importés directement de France, de chez mon fournisseur parisien. », précisa-t-elle fièrement. 


Rhett leva un sourcil : « Votre fournisseur parisien ? »


« C’est Duncan qui me la recommandé. Son atelier Haute Couture importe deux ou trois fois par an des accessoires de mode fabriqués par cette compagnie. Il m’a proposé d’inclure mes achats dans ses caisses d’expédition. » 


Rhett fit mine que la manœuvre de Vayton, pour lier l’activité professionnelle de son ancienne épouse avec lui, ne l’affectait pas. « Bonne stratégie, Scarlett. De cette façon, vos coûts d’expédition seront réduits. Qu’en est-il de vos droits de douane ? Je sais par expérience qu’ils sont prohibitifs.»


Scarlett fit la grimace : « C’est là où le bât blesse. C’est à cause de ces damnés yankees qui continuent leur politique protectionniste – celle contre laquelle les Etats Confédérés se sont révoltés avec raison ! Sacrebleu ! Ils n’ont pas compris que la guerre était finie et que rien n’est mieux que le libre-échange pour notre économie ? » 


Réalisant la mimique interloquée de Rhett face à une Scarlett soudainement passionnée par la politique étrangère des Etats-Unis d’Amérique, la femme d’affaires arrêta un instant son flot de paroles pour respirer.

Cela faisait longtemps que Scarlett n’avait pu raconter si librement ses préoccupations concrètes de commerçante. Depuis… Enfin, depuis Rhett…. «Ashley m’a expliqué pourquoi ces tarifs usuriers persistaient» - Elle le regarda, sourire en coin, sachant qu’elle l’étonnait en employant un tel vocabulaire technique – « Mais je trouve cela tellement injuste, Rhett ! » Elle baissa encore un peu plus la voix. « Que m’importe le patriotisme économique et la protection des producteurs locaux, si cela interfère dans mon bénéfice final. »


Rhett éclata de rire. Un rire joyeux, que seul Scarlett était capable de déclencher en lui. « Ma petite égoïste, vous d’abord, et le Monde après ! » Il la gratifia d’un clin d’œil. «Nous sommes tellement semblables dans le monde des affaires ! » S’approchant un peu plus d’elle, il lui murmura à l’oreille : « Surtout ne le répétez pas, où votre nouvelle respectabilité en serait affectée. »  


Scarlett haussa les épaules, feignant le mépris face aux commentaires de son interlocuteur. Elle conclut en lui confirmant que, bien évidemment, elle répercutait ces taxes sur le prix de vente final. Ses clients étaient prêts à débourser une somme plus élevée, puisqu’ils avaient la garantie de la qualité de finition de  ces « frivolités parisiennes » entourées d’un parfum d’exotisme.  


Elle continua d’être son guide pour la visite du magasin : « Voici la ligne de vêtements que je commercialise : « Johnson Ready To Wear ». L’entreprise est installée près de Charleston. » Redressant fièrement son menton, elle lui annonça : « J’ai négocié avec ce fabricant en gros afin d’avoir l’exclusivité de la gamme de ses produits pour tout l’Etat de Georgie. »


Rhett la regarda : « Je suis sincèrement admiratif, Scarlett. Vous avez réussi à passer un accord très avantageux alors que vous n’étiez même pas installée dans cette branche professionnelle. Est-ce que vos marges bénéficiaires sont intéressantes, elles-aussi ?»


« Oui, largement de quoi tripler le prix d’achat, de façon à pouvoir défalquer les frais de personnel, le coût du local, les taxes et frais annexes, en dégageant un profit honorable. Mais… » Elle s’arrêta, ne sachant pas si elle devait être totalement honnête avec Rhett, ou si elle préférait qu’il s’en tienne à ses talents de négociatrice. « Mais je dois avouer que jamais Mr. Johnson ne m’aurait accordé de telles faveurs si Duncan n’avait pas une telle notoriété dans le monde du vêtement. C’est lui qui m’a introduit auprès du confectionneur. »


Rhett commençait à trouver que son voisin de la Battery était un peu trop présent dans la logistique de la nouvelle entreprise de la jeune femme. Il lui répondit simplement : « Ah ? C’était aimable de sa part. Il n’en reste pas moins que si ce Johnson n’avait pas flairé en vous la femme d’affaires brillante que vous êtes, il ne se serait pas engagé à de telles conditions de vente. »


D’une main experte, il effleura quelques robes, s’arrêtant sur un jupon particulièrement garni de dentelles. Le grand connaisseur des dessous féminins prit un air penseur en détaillant la transparence suggestive du tissu : « Hum… Il se peut que je me laisse tenter un jour par l’achat d’un de ces cotillons. » Il prit un air mystérieux, tout en continuant à apprécier sa texture.


Scarlett le lui arracha presque des mains. Une jeune silhouette à la chevelure blonde venait de traverser son esprit.  


Elle détourna son attention en lui désignant les quatre robes paradant sur les mannequins en bois : « ces robes sont splendides, ne trouvez-vous pas ? Des dames se déplacent des Countys environnants, rien que pour admirer les véritables œuvres du grand couturier Duncan Vayton. Ce sont des modèles uniques puisqu’il avait fabriqué cette ligne de prêt à porter à titre expérimental, à son retour en Amérique. Quelques spécimens sont dans sa boutique de Savannah, mais Duncan m’a confié qu’il ne voyait aucun intérêt à garder ce magasin. Toutes les autres créations disponibles sont – il me l’a assuré – à ma disposition exclusive en dépôt-vente. » Elle lui décocha un air de défi.


Le poing de Rhett se referma discrètement dans sa poche de pantalon. Intérieurement, il pesta contre ce fourbe de Vayton qui avait réussi à sceller les sources d’approvisionnement de Scarlett, et donc le succès de son entreprise, à lui-même. Leurs affaires semblaient imbriquées de façon à ce qu’elle ne puisse plus se détacher de lui. 


D’un ton amène, il la félicita : « Très judicieux de votre part de les exposer dans votre magasin. J’espère qu’il vous a fait bénéficier d’un prix d’achat raisonnable. »


Heureuse, une fois de plus, de vanter les mérites de son voisin de la Battery, elle lui assura : « Son prix de réserve couvre à peine le prix des matières premières et le coût de la main d’œuvre de ses couturières ! » Les yeux pétillants d’avidité, elle précisa : « Je tiens à garder ces bijoux le plus longtemps possible, car, qui d’autre, à part Duncan, possède aux Etats-Unis autant de créations uniques du couturier Haute Couture ? C’est pourquoi, j’ai affiché un prix de vente scandaleusement élevé. Eh bien, figurez-vous que je viens d’en vendre une à une nouvelle cliente qui en bavait presque de joie ! » Son rire joyeux éclata en cascade, toute heureuse de narrer sa bonne affaire à Rhett.


D’un geste emphatique, il s’inclina devant elle : « Félicitations, Scarlett ! Votre virtuosité en affaires est toujours aussi aiguisée ! » Changeant de pôle d’intérêt, ses yeux détaillèrent la tenue de la jeune femme, de haut en bas, à tel point que Scarlett passa machinalement ses deux mains sur sa jupe pour défriper des défauts imaginaires. 


« Est-ce une robe de cette collection que vous portiez hier ? » Sa voix adoucie était devenue enveloppante.
Scarlett sentit une rougeur inexplicable apparaître en haut de sa gorge. Elle se maudit intérieurement, et lui répondit en se moquant : « Je vous imaginais trop indisposé hier pour remarquer quoi que ce soit. Vous étiez tellement anéanti que j’aurais pu me promener en petite chemise devant vous sans que vous le remarquiez…»


Aussitôt, elle dût affronter le regard noir de son ancien mari, mangé par ses pupilles, les paupières légèrement baissées. « Si cela avait été le cas, vous auriez été capable de me faire revenir d’entre les morts…»


Scarlett fit un effort pour calmer sa respiration devenue soudainement trop rapide. D’une voix sèche, un peu plus instable qu’elle ne l’aurait souhaité, elle demanda : « Vous ne m’avez toujours pas dit pourquoi vous êtes là au magasin, alors que je présume que votre emploi du temps est chargé. Puisque vous avez été si longtemps absent à Atlanta,  vous avez certainement des visites de la plus grande importance à faire, de jour comme de nuit ! »


Rhett feignit de n’avoir pas entendu l’allusion à peine voilée au salon de Belle Watling. « En fait, j’ai une petite commande à passer. C’est peu de chose. J’aurais aimé m’entretenir avec une de vos vendeuses. Est-ce possible ? »


Désarçonnée, sans lui répondre, elle fit signe à son employée de s’approcher : «Emma, pourriez-vous prendre note de la commande de Monsieur Butler ? Merci. » Et elle les abandonna tous les deux.


Madame Whising admira, avec discrétion, cet homme élégant avec lequel sa patronne s’était entretenue intimement depuis plus d’une demi-heure. 


Les indications de Rhett furent concises : « J’ai besoin d’une pièce d’étoffe en velours. En avez-vous en stock?» 


Emma fut heureuse de lui montrer le choix de la boutique. 


Immédiatement, Rhett choisit la couleur pourpre. « Madame O’Hara a parlé d’une couturière et d’une retoucheuse. J’aimerais que l’une d’entre elles confectionne deux rideaux, d’une longueur d’un mètre, et d’une envergure, pour chaque rideau, d’un mètre également. Il faudrait que l’ourlet du haut soit équipé d’anneaux en bois assez larges pour glisser sur une grosse tringle en bois. »


Emma notait ses instructions dans son carnet. 


« Ah ! Pensez, s’il vous plait, à inclure deux embrasses avec pompons – uniquement si vous en avez en stock, autrement, je pourrai m’en passer. »  


Emma confirma à ce client pointilleux que « The Boutique Robillard » avait un grand choix de passementeries, et qu’il serait aisé de se conformer à ses indications. Elle lui indiqua le prix, main d’œuvre de la confection comprise.


Quand Rhett lui précisa qu’il faudrait que sa commande soit prête pour samedi soir, Emma prit un air confus : « Malheureusement, nos deux employées ont déjà un plan de travail surchargé. Vous serait-il possible d’attendre jusqu’à mardi ? »


Rhett se retourna alors vers Scarlett, qui semblait absorbée à bouger de place des cintres pour les déplacer de quelques centimètres. « Madame O’Hara, j’ai besoin que ces rideaux soient terminés demain soir. C’est pour Ella ! » ajouta-t-il.


Scarlett ne put réprimer une fossette qui se formait au coin de sa bouche. « Une surprise ! Voilà pourquoi il avait pris cet air cachottier. Il voulait faire une surprise d’anniversaire à sa fille. »


« Emma, vous demanderez à la couturière de mettre en suspens le travail qu’elle est en train de réaliser, et de traiter la commande de Monsieur Butler en priorité. »


Emma hocha la tête, se demanda simplement pourquoi un petit achat devenait plus important que l’achèvement d’un trousseau de cinq pièces. 


Rhett demanda à régler de suite la facture qu’Emma s’empressa de chiffrer. En payant, il ajouta trois cents dollars – pour la désorganisation du travail de « The Boutique Robillard », précisa-t-il, et il donna un pourboire généreux à la vendeuse.


Satisfait, il s’apprêtait à reprendre sa conversation avec Scarlett lorsque celle-ci fut accaparée par deux personnes venant de pousser la porte, dont Madame Meade. Il nota que la jeune commerçante accueillait l’épouse du Docteur comme si elles étaient les meilleures amies du monde, alors que la vieille femme avait contribué, avec les autres commères d’Atlanta, à lui pourrir l’existence.


Il en profita pour se rapprocher de l’homme qui n’avait pas arrêté de dessiner, manipulant différents articles pour les copier. Il se présenta : « Rhett Butler, le ma… » il s’arrêta, et reprit : «un ami de Scarlett ».


L’autre homme se leva : « Aimé Tersène, artiste peintre. Heureux de vous rencontrer.» L’accent français à couper au couteau, et le titre dont il s’était qualifié, attirèrent l’attention de Rhett. Il porta son regard sur les planches que l’homme venait de dessiner.


« Vous avez du talent ! Aucun maniérisme dans le trait, une profondeur de champ, un jeu d’ombres et de lumière… Vous m’intriguez. »


Aimé s’anima. Il avait devant lui, sans nul doute, un amateur d’art averti. «Vous devez être un artiste vous-même pour si justement analyser les caractéristiques de mon style ! »


Rhett sourit. « Non, mais je suis collectionneur d’art, et je suis en relation avec de nombreux artistes. A l’oreille, votre accent est manifestement français. Peut-être connaissez-vous certains de mes amis, comme Claude Monet ? Un de ses tableaux est accroché dans ma chambre. Je suis en contact avec Pierre-Auguste Renoir, Edgar Degas, enfin, beaucoup de ceux que des critiques d’art ont décrié en les appelant les « Impressionnistes ».


Aimé le regarda, interloqué. « Jamais je n’aurais rêvé rencontrer dans cette ville de Georgie un Américain ayant tant de connections avec ce nouveau mouvement pictural révolutionnaire ! Je suis admiratif ! Malheureusement, je ne suis qu’un modeste peintre, originaire de Lille, une ville du Nord de la France. Ma technique est loin d’approcher leur dextérité. Quant à exprimer à travers un tableau une palette si riche de sentiments comme ces maîtres si talentueux, j’en rêverais ! »


Rhett chercha des yeux Scarlett. Elle avait dirigé Madame Meade et sa jeune compagne vers les rouleaux de tissus. Il admira une fois de plus ses doigts agiles à manipuler les métrages d’étoffes, son air avenant de commerçante lorsqu’elle voulait charmer ses clients pour les convaincre de passer commande, et sa capacité à prendre sur elle plutôt que de se laisser aller à un mouvement d’humeur. « Je suis certain qu’elle meurt d’envie de tirer la langue à cette vieille pie de Madame Meade qui l’avait si maltraitée ! ». Comme il était fier d’elle !


Retournant son attention vers le Français, il l’interrogea : «Etes-vous employé par Madame O’Hara ? »


Le jeune homme dodelina négativement de la tête : « Non. J’ai simplement accepté de l’aider à illustrer un projet de catalogue. »


Rhett souleva les paupières de surprise, mais il ne voulut pas le questionner plus avant. « J’ai une proposition à vous faire. Accepteriez-vous de travailler pour moi dans l’urgence pendant deux jours, voire deux jours et demi ? Vos services seraient très bien rémunérés. »


Aimé répondit, intrigué : «Il n’est pas prévu que je vienne ici cet après-midi et demain, car, d’après Madame O’Hara, il y a trop de clients en fin de semaine pour que je puisse me concentrer sur mes dessins. En quoi consiste cette mission ? »


Rhett poussa un soupir de soulagement : « Puis-je vous inviter à déjeuner pour vous donner plus de précisions ? Il s’agit d’illustrer une structure de trois panneaux, que j’ai commandée pour qu’elle soit prête à midi. J’allais recourir cet après-midi à un peintre qui aurait simplement couvert de couleurs le bois. Mais notre rencontre était certainement prédestinée. Votre talent va permettre à une petite fille de posséder sa première œuvre d’art ! » Rhett termina sa phrase en riant. 


C’est ce moment que choisit Scarlett pour revenir auprès d’eux. « Rhett, il semble que je n’ai plus besoin de vous présenter Monsieur Aimé Tersène. Vous paraissez déjà bien vous entendre ! »


Rhett prit un air énigmatique pour lui répondre : « Oui, d’ailleurs, je vais l’embaucher pendant deux jours. Cela ne vous dérange pas ? »

Comme il la sentait prête à s’offusquer qu’il osât déjà lui « voler » le jeune artiste, il décida de mettre fin au secret : « C’est pour la surprise d’Ella. Les rideaux que je fais réaliser par votre couturière vont habiller la structure en bois que Monsieur Tersène va illustrer. Avec son talent manifeste, il lui sera aisé, d’ici dimanche,  de laisser libre court à son imagination pour que ma belle-fille reçoive un cadeau inoubliable. »


Scarlett n’ajouta rien. Au fond d’elle-même, elle fut touchée que Rhett se donnât de la peine pour faire plaisir à celle qu’il considérait toujours, selon ses dires, comme sa belle-fille.


Cette fête d’anniversaire s’annonçait prometteuse.

 

Auteur : Arlette Dambron.

 

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Disclaimers : je n'ai aucun droit sur les personnages et l'histoire d'Autant en Emporte le Vent, qui appartiennent à Margaret Mitchell. J'ai créé le "monde" de Duncan Vayton et de Blanche Bonsart.


    

 


 

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