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The Robillard Boutique, GWTW fanfiction

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Mon roman The Boutique Robillard, fanfiction d'Autant en Emporte le Vent

En feuilletons, publiés régulièrement. 

Publié par Arlette Dambron

Le myosotis s'appelle "Forget-me-Not" en anglais, "Ne m'oublie-pas"

Le myosotis s'appelle "Forget-me-Not" en anglais, "Ne m'oublie-pas"

Atlanta, vendredi 4 juin 1876, 14 heures

 

La devanture de « The Boutique Robillard » avait vraiment fière allure ! « Pimpante et élégante, comme Scarlett », s’amusa-t-il. Il n’avait pas eu du mal à la localiser. L’emplacement était idéal dans la rue la plus commerçante d’Atlanta. 


Il s’était approché, suffisamment pour voir à travers les grandes vitrines, mais placé de côté afin qu’on ne puisse pas le deviner de l’intérieur.


Il fut frappé par la distinction de l’endroit : les immenses colonnes corinthiennes séparant les différents espaces d’exposition, le classicisme du mobilier en acajou, les grands lustres… Manifestement, les talents décoratifs de sa femme s’étaient améliorés. Au premier plan trônait l’impressionnant portrait de la belle Solange Robillard, l’intrigante grand-mère de Scarlett.  Ah ! On était bien loin du premier magasin Kennedy !

 
L’endroit était une ode à la féminité. Robes, dentelles, chapeaux, éventails...  Un simple coup d’œil à travers les immenses baies vitrées donnait envie aux chalands de s’y arrêter. 


Sur quatre mannequins articulés en bois, dispersés stratégiquement dans le grand hall d’exposition, il remarqua des robes extravagantes, si originales qu’il aurait aimé les acheter pour sa femme.


Il y avait du monde dans le magasin. Des dames élégantes, des vendeuses qui les assistaient. 


Puis il la vit. Splendide dans une robe verte parsemée de fleurs qui ressemblaient, de ce qu’il pouvait deviner, à des magnolias. Ses formes en été magnifiées. Sa coiffure était différente des chignons qu’elle affectionnait. « Décidément, elle a décidé de tout changer, dans son apparence comme dans son cœur ! »


Un homme se plaça à côté d’elle. D’une main, elle lui désignait un point précis dans l’espace d’exposition. Le style du client était ostentatoire, un foulard autour du cou. Rien de l’allure du gentleman classique. Il ressemblait plutôt aux artistes que Rhett avait rencontrés à Paris. Il envia cet inconnu qui bénéficiait de l’attention de Scarlett. 


Lui n’y aurait pas droit aujourd’hui.

 

*****


Dès son arrivée ce matin, il s’était dirigé vers l’Hôtel National. Après s’être reposé de la fatigue du voyage, il choisit une tenue confortable. Ses deux chevaux étaient restés dans l’écurie de la maison de Peachtree Street. Pas question d’utiliser les services d’une location de calèche. Il manquait d’exercice physique. Il avait encore pu le constater lors de la fameuse soirée des Vayton. La marche d’aujourd’hui à travers les différents lieux de visites prévues lui serait salutaire.


Après un déjeuner frugal à l’hôtel, il s’était attardé dans le fumoir pour être certain que Scarlett soit revenue au magasin après sa pause-déjeuner. 


Il s’arrêta chez le fleuriste, et acheta deux bouquets, avec l’intention d’en déposer un provisoirement à l’hôtel. 


Juste en sortant du magasin, il croisa celle qu’il voulait éviter. 


Belle Watling s’immobilisa en le voyant, mais très vite retrouva son aisance naturelle, et ne cacha pas la joie de voir son amant. Ils étaient en pleine rue passante. De ce fait, il était hors de question –elle le comprenait – de témoigner de la moindre familiarité. Mais ses yeux étaient suffisamment éloquents pour lui faire comprendre qu’elle était aux anges de le voir.


Rhett jeta un coup d’œil autour de lui. « Évidemment ! » pesta-t-il. « Quelle engeance de les croiser tous deux, et en même temps ! »  De l’autre côté de la rue, sortant de la librairie, se tenait Wilkes. D’abord ahuri de le voir à Atlanta, celui-ci ne cacha pas son dégoût en notant la présence de la maîtresse de Rhett Butler à ses côtés. 


« Quel être abject », se révolta Ashley. « Il apparaît en ville après des années d’absence et en profite pour parader dans les rues avec sa prostituée. Ma pauvre Scarlett – lui parla-t-il en pensée – il ne vous aura rien épargné ! »


Belle avait, elle aussi, reconnu Ashley Wilkes. Elle se délecta de cette rencontre inopinée, qui, elle en était certaine, serait rapportée dans la semaine à cette garce de Scarlett. 


Quant à Rhett, un frisson glacial lui parcouru l’échine. Il s’était juré, en venant à Atlanta, qu’il ne mettrait pas les pieds chez Belle. Or voilà que, non seulement, il la croisait par hasard, mais surtout, ce damné Wilkes en était témoin. Bien sûr, celui-ci s’empresserait de déformer et d’amplifier ce qu’il avait vu auprès de Scarlett. 


Belle fit mine de s’intéresser aux bouquets de fleurs installés sur les étais du magasin. De cette façon, elle pouvait lui parler sans attirer l’attention. Enfin, presque…


«Quel plaisir de te voir, Rhett ! Tu m’as manqué – beaucoup manqué. Je vais faire préparer ta chambre pour ce soir. Veux-tu que j’organise une soirée poker avec tes amis ? » Son timbre était suave, enveloppant. 


Rhett, toujours avec ses deux bouquets à la main, inspecta des roses, puis, à voix basse, lui répondit : « Merci à toi, Belle. J’ai une chambre réservée à l’hôtel. Et je suis trop fatigué pour affronter une nuit de poker. J’ai été heureux de te revoir. » Sur ce, il partit en direction de l’adresse que le concierge lui avait communiquée, sans que son ancienne maîtresse ait eu le temps de lui répondre. 

 

*****

 

Toujours dissimulé à côté de la devanture de « The Boutique Robillard », Rhett jura intérieurement contre ce coup du sort : «Quand Scarlett saura qu’on m’a vu en pleine ville avec Belle, elle va s’imaginer que… Et puis non ! Peu lui importe ce que je fais, et avec qui… Son esprit est assez occupé avec son milliardaire à Charleston et l’amour de sa vie à Atlanta. »


Il la contempla une dernière fois à travers la vitrine, mémorisant avec avidité le moindre détail de sa toilette, sa taille finement ajustée, le balancement de ses hanches quand elle se déplaçait, le mouvement de ses lèvres qui s’adressaient à un autre. Il se rassasierait ensuite de cette vision, pendant des jours, des semaines, des mois. Cela faisait huit jours qu’il ne l’avait pas vue, et déjà son corps crevait du manque d’elle…


Enfin il se résolut à quitter son poste d’observation. Il avait rendez-vous.

 

****

 

«Je suis heureuse que vous ayez pu vous libérer cet après-midi, Monsieur Tersène, car je tenais à ce que vous vous imprégniez de l’atmosphère du magasin en pleine activité. »


L’homme sortit de sa sacoche un grand carnet de croquis et un étui en cuir. Avec un large sourire, il répondit à la commerçante : « Je le fais avec grand plaisir. Votre démarche est intéressante, et je suis heureux de pouvoir y apporter ma touche. Je vais me faire discret, car je constate à quel point vous êtes occupée.»


Scarlett approuva et le laissa sortir crayons et gomme. 


Sa rencontre fortuite avec Aimé Tersène, le jour de la pendaison de crémaillère de The Boutique Robillard », avait enclenché la formulation d’une idée qui était en gestation depuis son retour de la visite aux ateliers de « La Mode Duncan ». Il manquait une touche d’originalité à son projet. Elle la décela en la personne de cet artiste « bohême » comme il le revendiquait lui-même. 


Piquée de curiosité par ce personnage, elle demanda à Ashley ce que cette expression signifiait. Toujours prompt à vouloir l’éblouir avec son savoir, celui-ci se lança dans une grande dissertation sur le mouvement romantique en Europe et le rejet de la domination bourgeoise. Elle perdit très vite tout intérêt dans la conversation,  mais ne garda que l’élément dont elle allait pouvoir tirer parti : un artiste vivant au jour le jour, dans l’insouciance, et se satisfaisant de la pauvreté. Or, c’était exactement ce dont elle avait besoin, du talent qu’elle n’aurait pas à payer trop cher !


Elle jeta un dernier regard appréciateur sur la silhouette de ce Français fraîchement débarqué en Amérique, ayant établi provisoirement son point de chute dans cette ville du Sud animée et en pleine reconstruction. 


Sa moustache était fournie, les pointes arrondies vers le haut, d’un air de défi. Son bouc en pointe était partiellement caché par une pipe en écume de mer sculptée. Il portait avec bravache un béret, totalement incongru dans la bonne société. Il ne s’en départait que pour saluer une dame. Elle était maintenant posée contre le dossier de la chaise. Ses pantalons à grosses rayures, sa chemise aux revers de manches brodés, dont le col était agrémenté par un foulard pourpre, avaient de quoi se faire retourner hommes et femmes. Car l’homme, en plus d’avoir du talent, avait du charme, assurément. 


Satisfaite d’avoir trouvé la perle rare, Scarlett le laissa travailler pour se consacrer à ses clientes, et spécifiquement à l’une d’entre elles, dont la fortune replète de son mari allait faire les beaux jours des finances de « The Boutique Robillard ». 


Cela faisait plusieurs fois que Taisy Benett quittait sa belle demeure de style colonial, aux impressionnantes colonnes blanches, située tout en haut de Peachtree Street, pour venir s’émerveiller devant la collection exclusive de prêt-à-porter du célèbre couturier Duncan Vayton. 


Pourtant, elle n’était pas en manque de vêtements de luxe. Son mari avait grand plaisir à la gâter et n’hésitait pas à l’emmener avec lui à New York pour la couvrir de cadeaux, « dans la limite du raisonnable », lui précisait-il toujours en souriant. Bien sûr, leur quartier de prédilection était le Ladies Mile où étaient concentrés les grands magasins destinés à la bourgeoisie. C’est ainsi qu’ils devinrent clients réguliers de l’Iron Palace. 


Ayant pris connaissance par la presse de la grande exposition de mode annuelle organisée par le milliardaire Alexander Stewart, propriétaire du célèbre grand magasin, Taisy supplia son mari Harry d’être à New York le 6 mars. Les yeux éblouis, elle put ainsi assister au premier défilé Haute Couture sur le continent américain, donné par un grand couturier, ami du célébrissime Charles Worth.  


Taisy resta interdite devant l’originalité de la coupe des robes présentées par « La Mode Duncan ». De plus, quelle finesse d’exécution à manier perles fines, broderies en fils métalliques et plumes d’oiseaux exotiques ! Malheureusement, quand son mari voulut s’enquérir d’une fourchette de prix pour ces tenues, il comprit très vite qu’elles n’étaient accessibles qu’aux plus riches américains. De plus, lui avait-on précisé, la fortune ne garantissait même pas à la millionnaire privilégiée d’être agréée par le grand couturier afin qu’il conçoive pour elle une œuvre unique. Seul le bon plaisir du créateur donnait droit à cette faveur. Taisy en fut frustrée, comme la majorité des admiratrices de la collection. 


Quel ne fut pas son étonnement, en étant invitée à l’ouverture du nouveau magasin d’habillement de luxe d’Atlanta, de découvrir une dizaine – oui ! Une dizaine – de créations signées par Duncan Vayton ! Ce fut le seul jour où la ligne entière fut exposée. Depuis, Scarlett ne montrait qu’avec parcimonie ces beautés pour les protéger de manutentions malencontreuses, et surtout pour en accentuer le sentiment de rareté, et donc le désir. 


La jeune propriétaire aux yeux de jade lui précisa qu’il s’agissait de la collection de prêt-à-porter que le grand couturier avait conçue à titre expérimental, et qu’il n’y aurait probablement pas de réapprovisionnement possible. Ceci expliquait le prix scandaleusement élevé de ces joyaux.


Scarlett lui expliqua plus tard que ces robes constituaient pour elle des produits d’appel pour attirer une clientèle privilégiée qui serait ravie d’acheter à prix plus abordables sa séduisante collection de prêt-à-porter signée « Johnson Ready-to-Wear ». Taisy fut la première à craquer et acheta à « The Boutique Robillard » plusieurs pièces, dès le premier jour d’ouverture. Mais elle n’avait pas abandonné le désir d’acquérir une des fameuses robes signées « Vayton Ready-to-Wear ». Pour ce faire, il avait fallu qu’elle arrive à convaincre son mari de dépenser plus que d’habitude. Ce qui fut fait en début de cette semaine. Taisy était aux anges. Elle était revenue aujourd’hui pour prendre possession de sa précieuse robe, après que la retoucheuse ait rectifié la hauteur de la jupe. 


Pendant que sa première vendeuse, Emma Whising, vantait à une dame les qualités des tissus disponibles pour les transformer en capeline, la deuxième vendeuse s’occupait d’un couple désirant offrir, en cadeau à leur fille, un nécessaire à cheveux en argent.


Scarlett était satisfaite. L’expansion de son chiffre d’affaire était encourageante.  La vente de la première robe mise en dépôt-vente par Duncan – pour lui faire plaisir, elle l’avait compris depuis le premier jour – lui avait permis d’engranger un bénéfice très conséquent. Elle s’était empressée de rembourser le prix d’achat en transférant les fonds sur le compte de « La Mode Duncan ».


« Bien entendu, Duncan en a profité pour m’écrire une longue lettre de remerciements entrecoupés de tendres remarques… » Elle soupira : « J’y penserai plus tard ! » se dit Scarlett. Elle quitta l’artiste-peintre pour parler avec Taisy.


Cela faisait tellement longtemps que Scarlett n’avait plus d’amies ! C’est pourquoi elle appréciait de plus en plus les discussions avec Taisy Benett, dont les sujets devenaient de plus en plus personnels. Elles avaient approximativement le même âge, les mêmes goûts un peu transgressifs pour les distractions et sorties mondaines. Le couple était originaire de La Nouvelle Orléans, ce qui lui rappelait de beaux souvenirs. « Mariés depuis dix ans, et ils ont encore l’air amoureux. Comment ont-ils fait ? » pensa avec envie la femme divorcée.

 

A son approche, Taisy, toute excitée, agita un journal. « Scarlett ! Regardez ! La gazette d’Atlanta de cette semaine parle de vous ! C’est un article écrit par un journaliste de New York, et reproduit dans notre journal local. Il était venu spécialement à Charleston pour couvrir l’événement. Voulez-vous que je vous le lise ? »


Sans attendre la réponse de la propriétaire de « The Boutique Robillard », Madame Benett enchaîna : « Voici le titre : « Le Prince de la mode Haute Couture et son défilé à Charleston » 


« Scarlett, vous ne devinerez jamais quel est le sous-titre de l’article : « La Foudre de Georgie a frappé Charleston ! » 


En entendant cela, Scarlett éclata de rire, et vérifia que cette improbable mention avait bien été imprimée. « Saperlipopette ! » s’exclama-t-elle.


Taisy rit de son émoi. « Je continue ma lecture : 


« Charleston, Dimanche, 28 mai 1876 :  S’il est de bon ton d’affirmer que les plus grands artistes ont besoin de vivre dans leur bulle pour créer, on pourra conclure, après la réception festive la plus prestigieuse de Caroline du Sud qui a eu lieu, ce samedi 27 mai, que le Prince de la mode américaine, Duncan Vayton, a contredit irréfutablement ce postulat. » 


« J’avais eu la chance, le 6 mars dernier, de vous narrer le déroulement du premier défilé de mode Haute Couture sur le continent américain. Lors de son exposition annuelle de mode, le célèbre «Iron Palace » avait mis en lumière le jeune et brillantissime artiste de mode, Duncan Vayton, dont la renommée avait été depuis longtemps établie sur la prestigieuse avenue de la Paix, à Paris, concurrençant celle de son ami, le célèbre Charles Worth. Je vous avais fait part, dans ma chronique, de mon ébahissement face à l’inventivité et au style unique de cet artiste, héritier d’une des plus anciennes et riches familles des Etats-Unis d’Amérique. Avec son retour de France, a soufflé avec lui une révolution dans le monde de la confection pour femmes. Pas question pour lui de complaire aux exigences des dames. C’est Monsieur Duncan Vayton qui impose ses idées créatrices, en imaginant la tenue exclusive qui pourra la mieux mettre en valeur la beauté et l’élégance de ses clientes privilégiées. Avec lui est née la Haute Couture américaine. »


Scarlett interrompit Taisy. « Je n’avais aucune idée, lorsque j’ai demandé à le rencontrer la première fois, de la stature du personnage. Sinon – ajouta-t-elle avec ironie - j’en aurais perdu mes moyens ! »


Taisy éclata de rire : « Maintenant que je commence à mieux vous connaître, je doute fortement que cette révélation vous eût émue le moins du monde pour vous détourner de votre objectif ! »  


Scarlett donna une petite tape amicale sur la main de son amie en la remerciant : « Comme cela me fait du bien de pouvoir bavarder à nouveau avec quelqu’un en toute franchise, sans qu’il soit utile de lisser mon tempérament. Je n’avais pas connu cela depuis… » Elle s’interrompit. 


Taisy, curieuse, lui demanda de préciser : « Depuis ? » 


Scarlett reprit, en changeant de ton : « Depuis mon troisième mari. Avant notre mariage. »


Sentant que son humeur s’était alourdie, Taisy préféra retourner à des propos plus légers, en se promettant toutefois d’en savoir plus sur cet homme mystérieux qui avait eu l’outrecuidance de divorcer de la captivante Scarlett O’Hara. Elle reprit sa lecture : 


« Le profil de l’artiste évoqué, il est temps de vous relater ce dont j’ai été témoin, l’autre soir à Charleston, en Caroline du Sud. Duncan Vayton a réussi son pari, celui de continuer à nous étonner. Son défilé de mode à New York s’était avéré être le symbole de l’innovation, voire de la projection vers le futur à travers son style unique, débarrassé des passementeries ampoulées alourdissant la silhouette de la femme, plutôt que de devoir l’embellir. Son défilé, dans sa ville natale de Charleston, a encore bouleversé les canons de la mode, en conjuguant ses concepts d’avant-garde de la Haute Couture américaine avec une immersion dans les racines les plus profondes du Vieux Sud. »  


« En effet, la réception, organisée par la famille Vayton, avait été placée sous les hospices de l’hommage : hommage, tout d’abord au patriarche récemment disparu, le respecté homme d’affaires Aymeric Vayton ; hommage à l’élégance féminine, bien sûr, grâce aux créations du couturier ; hommage aussi au Vieux Sud, ses traditions, les richesses de la nature et son histoire ; hommage enfin à la culture à travers un vagabondage musical entre les hymnes populaires de la Guerre Civile et les plus célèbres ballades romantiques de ces vingt dernières années. » 


Taisy s’arrêta quelques instants pour reprendre son souffle. Les autres clientes du magasin et les vendeuses écoutaient, elles aussi, le récit de cette soirée. Même Aimé Tersène avait abandonné provisoirement son crayon. 


« De la délicatesse des mets servis, à l’élégance de la mise en scène, tout était à la hauteur de la fameuse douceur de vivre sudiste pour les quelques privilégiés invités, triés sur le volet, figurant parmi les plus vénérables et riches familles de la Caroline du Sud. La curiosité, voire la fièvre, qui avaient précédées la manifestation festive, furent largement récompensées lorsque les premières notes annoncèrent le début du défilé des créations de « La Mode Duncan » spécialement dédiées aux racines sudistes. »


« Vous dire que j’ai été enchanté par le spectacle donné par les quinze jeunes femmes servant de mannequins vivants pour porter les robes du couturier, est un faible mot. J’ai été époustouflé par le ballet féerique mettant en scène les œuvres d’art imaginées par l’artiste Duncan Vayton, le « Charles Worth américain » qui – je le cite – a conçu une ode poétique en l’honneur de notre cher Vieux Sud, en transformant notre faune et notre flore en tableaux textiles animés. » 


Scarlett écoutait avec intérêt, heureuse que le travail de Duncan soit reconnu. Taisy continuait, transportée en esprit vers cette soirée magique à laquelle sa nouvelle amie avait, non seulement participé, mais en avait été l’actrice reconnue :


«Quelle chorégraphie sophistiquée, entre danses et rondes, jeux d’ombres et de lumières des quatorze jeunes femmes apparaissant et disparaissant en circonvolutions légères, au rythme de la musique de l’orchestre ! Chaque création textile, qui égalait la qualité des œuvres picturales des grands peintres, représentait une fleur ou un oiseau des anciens Etats Confédérés, tels « Le Jasmin Jaune de Caroline du Sud ou « Le Rosier des Cherokees de Georgie ». Bleu indigo et vert Charleston marquaient leurs dominances dans cette orgie de broderies les plus raffinées qu’il m’ait été l’occasion d’admirer. »  


Taisy, qui avait déjà lu l’article deux fois depuis ce matin, d’abord en le découvrant, puis en en parlant à son mari, avertit Scarlett : « Ecoutez bien ! Voici la partie la plus intéressante : »


«Lorsque, à la surprise générale, apparut le quinzième mannequin, prenant l’allure charmante d’une jeune enfant, les spectateurs furent heureux que cet ode à la beauté se terminât sous une note angélique, par la création étoilée de la « Princesse d’Atlanta » accompagnée de sa poupée jumelle, gracieusement incarnée par Mademoiselle Ella Lorena Kennedy, d’Atlanta. »


Scarlett ne put s’empêcher d’applaudir brièvement. Comme sa fille allait être heureuse d’être ainsi mise en avant, avec panache, elle qui avait tant souffert des vexations de ses camarades dues au manque de respectabilité conjoint de ses parents !


 « Le meilleur est à venir ! » précisa d’un air mutin la cliente de « The Boutique Robillard » : 


« Quelle ne fut pas notre stupeur, à tous, après que les mannequins se soient réunies sur la loggia ! Au son de la musique émouvante de « Lorena », le chef d’œuvre de la collection de « La Mode Duncan » sidéra les invités. Le maître de cérémonie annonça « Foudre de Georgie ».  Et en effet, nous furent tous frappés par l’éclair, ou plutôt par des centaines d’éclats lumineux d’or, d’argent et d’émeraudes, allumés par l’envoûtante Madame Scarlett O’Hara, d’Atlanta, mère de la « Princesse d’Atlanta ».


Taisy s’arrêta pour épier la réaction de Scarlett. Comme elle ne surprit que ses paupières levées marquant la surprise, elle continua de lire la litanie de compliments : 


« J’ai pu m’entretenir par la suite avec le grand couturier. Celui-ci me confia en aparté que la perle de sa collection dédiée au Vieux Sud, « Foudre de Georgie », avait été créée exclusivement pour Madame O’Hara. M’expliquant sa démarche créatrice, l’artiste me surprit en précisant qu’il avait essayé d’imiter le scintillement des yeux, couleur émeraude, de sa muse. « Je n’y ai que partiellement réussi car le feu qui les habite est inimitable », me confia humblement le grand couturier. Pour ma part, et de l’avis général de l’assistance conquise, c’est la première fois, au cours de ma longue expérience de journaliste culturel, que j’ai pu assister à une telle symbiose esthétique entre l’œuvre et son incarnation, entre l’artiste et sa source d’inspiration. Pour parfaire ce tableau, le bal, animé par l’orchestre chantant « Lorena », fut ouvert par le Prince de la Mode Américaine, Duncan Vayton, entraînant sa muse, Madame Scarlett O’Hara, sur la piste. Je n’ajouterai qu’un mot : « Chapeau bas ! L’artiste ! Bravo ! »  


Toute heureuse de cette conclusion, Taisy pointa du doigt le bas de page : « Admirez-vous sans gêne, Scarlett. Regardez ! » Sous l’article, l’illustrateur du journal avait dessiné les grands traits de « Foudre de Georgie », le scintillement stylisé des broderies, les filaments hérissés des avant-bras. Le visage si particulier de Scarlett, bordé de sa chevelure noire, était aisément reconnaissable.


Encore interloquée, Scarlett eut besoin de quelques secondes pour digérer les propos flatteurs du journaliste et la déclaration à peine voilée de Duncan. Puis elle carra ses épaules de fierté et déclara à voix basse à sa confidente : «Voilà qui va faire frémir de jalousie bien des têtes, à Atlanta et à Charleston. Mes oreilles vont siffler toute la semaine pour signifier que la Vieille Garde d’Atlanta et mes Tantes de Charleston sont révoltées par la sacralisation de leur scandaleuse Scarlett ! » ajouta-t-elle, les yeux rieurs. 


Taisy n’en revenait toujours pas du hasard qui l’avait mis en contact avec Scarlett O’Hara, la muse du couturier qui la faisait rêver. Elle lui confia : « J’aurais tellement voulu être présente à cette inoubliable soirée, et vous voir porter la mystérieuse « Foudre de Georgie. »


D’un revers de la main, Scarlett la rassura : « Ma chère Taisy, votre souhait va être facilement exaucé. Je vais vous inviter à la maison. Vous pourrez ainsi admirer à loisir « Foudre de Georgie ». Malgré mes objections, Duncan Vayton a tenu à ce que j’emporte avec moi la robe, ainsi que celle de ma fille. »


Admirative, Taisy ouvra bien grand ses yeux noisette : « Quelle chance ! Scarlett. Je m’en réjouis. Dites-moi, je ne peux m’empêcher d’être curieuse. A quoi ressemble Duncan Vayton ? Avec un tel talent, il doit avoir une faille, une infirmité, pour qu’il ne soit pas si parfait… »


Les iris de Scarlett prirent leur allure de lac ombragé : « Puis-je vous confier un secret ? Vous ne le répéterez pas, n’est-ce pas ? » Scarlett s’amusa elle-même de cette confidence : « Il est jeune et séduisant, les yeux bleus, des boucles blondes et une bouche… » Son rire clair fut repris en cascades, suivi de celui de Taisy.


Remises de leurs émotions, et après quelques minutes de discussion, les deux nouvelles amies se séparèrent. Madame Benett emporta avec elle son précieux achat signé « Vayton Ready-to-Wear ». 


Scarlett contempla plus calmement son magasin. Deux autres clientes étaient entrées, parfaitement prises en charge par les deux vendeuses. Elle était satisfaite de son choix sélectif du personnel. Elle se fit cette réflexion : « Il est rassurant de constater que je pourrai leur confier le magasin en toute sécurité, lorsque je devrai à nouveau m’absenter pour quelques jours. » Elle ne formula pas la destination, mais « Charleston » s’imposa dans un coin de son cerveau.


La fatigue et la tension accumulée cette dernière semaine n’étaient pas encore digérées. Scarlett jugea qu’elle pouvait exceptionnellement se permettre de rentrer plus tôt, pour se reposer tranquillement dans son boudoir. Elle donna quelques instructions à ses vendeuses, prit congé d’Aimé Tersène, qui continuait à dessiner la salle d’exposition animée par clientes et vendeuses affairées, et lui fixa rendez-vous pour le lendemain matin. 


Puis elle dirigea son buggy vers Peachtree Street. 

 

*****

 

Atlanta, vendredi 4 juin 1876, 15h30 


« Je te promets que je ne mettrai plus si longtemps à venir te voir, ma Bonnie. Comment ai-je pu attendre deux ans et demi sans te rendre visite ? J’ai honte de t’avoir abandonnée. Comme j’ai abandonné ton frère et ta sœur. » 


Cela faisait une heure qu’il se tenait devant la stèle. De temps en temps, il caressait la pierre où un nom avait été gravé : « Eugenia Victoria, Bonnie Blue Butler ». Par ce geste machinal qui le rassurait lors de chaque visite, il voulait garder un contact physique, bien illusoire, mais dont il avait besoin après tout ce temps passé loin d’elle. 


Lors de son premier retour sur la tombe, il avait fait installer une statue sculptée selon ses indications, réalisée en Italie dans du marbre bleu turquin de Carrare, une veine aux stries gris bleu qui avait la particularité de changer de couleur sous les chaudes températures. Et les conditions atmosphériques d’Atlanta, en été, étaient propices à ce marbre caméléon. La sculpture représentait la silhouette d’une petite fille, vue de dos, la tête enfouie dans les ailes d’un ange au marbre blanc de Carrare immaculé. Le père meurtri espérait de tout son cœur d’athée que l’ange ait emporté avec lui l’âme de Bonnie pour qu’elle soit en sécurité auprès de sa Tante Melly. 


Sur le piètement de la statue était gravée : « A Ma petite fille chérie ». Sans un nom. C’était inutile.  
Lors de cette première visite, il avait signé un contrat avec le plus renommé fleuriste d’Atlanta afin que la tombe soit garnie chaque semaine d’un bouquet de fleurs ou d’une plante vivace aux pétales bleus. Quel que soit la saison, même s’il fallait importer des plants d’autres États afin de satisfaire à sa demande. Il avait également conclu un accord bien rémunéré avec le gardien du cimetière, afin qu’il n’y ait jamais signe de mauvaises herbes ou de poussières terreuses accumulées. Manifestement, ses instructions avaient été suivies à la lettre. Un gros bouquet d’iris bleus garnissait le grand vase en marbre de la même veine turquin italienne, posé près de la statue. 


Rhett remarqua deux autres bouquets, dont les tiges étaient fraîchement coupées, elles aussi : de grandes fleurs de lys aux grandes corolles blanches, ainsi qu’un petit assemblage de fleurs des champs posés dans une poterie. « Scarlett et les enfants sont venus sur la tombe hier ou avant-hier. » 


Bien sûr, il savait qu’il n’était pas seul à continuer à souffrir. Comme Ella l’avait touchée par sa tendresse, alors qu’elle était tant affectée elle-même ! Comme Scarlett et Wade… Ils formaient une famille. « Et c’est moi qui l’ai brisée. » Pour la millième fois, il se maudit d’avoir divorcé. Mais c’était trop tard.


Son bouquet de myosotis bleus, les « Forget-Me-Not » au nom prédestiné « Ne m’oublie pas », était bien calé dans un petit vase additionnel qui avait été entreposé discrètement derrière la stèle. 


Il fit une prière. La seule exception à son anticléricalisme était réservée à la tombe de Bonnie. Puis il repartit en direction de l’hôtel. 


Il commençait à être fatigué, après tous ces allers-retours, mais peu lui importait. Il aurait tout le temps après de se reposer, avant de reprendre le train à l’aube le lendemain. 


Il fallait maintenant déposer le cadeau d’anniversaire destiné à Ella. Il s’était souvenu de la date, ce dimanche 7 juin. C’est pourquoi il avait décidé de faire coïncider sa visite indispensable sur la tombe de sa petite fille, avec l’anniversaire de sa belle-fille. 


« Tu m’as sauvé deux fois, samedi dernier, Ella. Sans toi, j’aurais démoli la tête de Vayton, commis un énorme scandale et gâché le bonheur de Scarlett et le tien. Sans toi, je crois que je n’aurais pas pu retenir une larme à l’écoute de « Bonnie Blue Flag », tant j’avais déjà été perturbé de te voir danser, et avec tant de joie, avec celui qui, peut-être, deviendra ton nouveau beau-père. »


Après avoir récupéré le petit bouquet de myosotis chez le concierge de l’hôtel et le grand paquet emballé stocké dans sa chambre d’hôtel, les bras chargés, il reprit sa marche en direction de son ancienne maison de Peachtree Street, n’ayant même pas pris le temps de boire un verre d’eau. 


Par réflexe, il hâta le pas, mais c’était inutile. Il avait parfaitement ordonnancé son emploi du temps afin qu’il puisse remettre cadeau et fleurs à un employé de Scarlett. Il avait maintes fois calculé son programme de façon à se trouver devant la maison à 16 heures au plus tard. Jamais Scarlett ne se permettrait de quitter son magasin avant 18 heures. 19 heures serait plus probablement l’heure de son retour chez elle. 


A moins que ce damné Wilkes l’ait invitée ce soir encore, conformément à ce que les Tantes Robillard avaient insinué en parlant des sorties régulières de leur nièce avec son beau-frère. 


Non, il ne voulait pas la voir. Il avait tout fait pour ne pas la voir, du moins, à la maison. Car il n’avait pas pu s’empêcher d’aller l’admirer en cachette devant « The Boutique Robillard ». 


Non, il ne se permettrait plus de venir troubler sa nouvelle sérénité. « La prochaine fois que je reviendrai sur la tombe de Bonnie, elle sera probablement remariée. Avec Wilkes ? L’impétueux et puissant Vayton le bousculera d'un revers de main pour mieux la faire sienne. Ses intentions étaient évidentes samedi dernier. Sa « Foudre de Georgie »… Quel prétentieux ! Que s’était-il passé après que je les ai quittés, dansant langoureusement sur « Beautiful Dreamer » ? » Une douleur à l’estomac le força à réagir. «Il faut chasser cette jalousie lancinante qui ne sert à rien. Seule vous comptez, Scarlett. Je veux que vous soyez enfin heureuse. J’ai compris que ce sera sans moi. »


Une petite voix, un mince filet d’espoir qu’il n’arrivait toujours pas à tarir, lui fit remarquer : « Mais alors, pourquoi des « Forget-Me-Not » si je veux qu’elle m’oublie ? » Rhett chassa d’un revers de main tout sens caché. Ce n’était pas la première fois, ni la dernière, que ses actions face à sa femme – « Non ! Il faut que j’arrête ce petit jeu, il s’agit de mon «ex-épouse » ! » - étaient illogiques. Il avait toujours craint de perdre pied face à elle s’il témoignait de la moindre émotion, jusqu’à craindre d’en perdre la raison.

 

****

 

Il était 16 heures. Il allait sonner la cloche de l’entrée, remettre le paquet et les fleurs, saluer s’il s’agissait de Pork, puis repartir très vite vers l’hôtel, vers sa solitude, vers le vide.


Au moment où il gravissait la dernière marche, il fut dépassé par un livreur impatient et impoli qui jongla pour libérer un instant une de ses mains afin de sonner. L’employé portait à deux bras un énorme bouquet de roses roses et blanches. Combien y en avait-il ? Probablement une cinquantaine. 


Rhett en tira vite une conclusion : « Cette profusion ridicule n’entre pas dans le budget de Wilkes. Pas besoin de carte de visite d’expéditeur. C’est signé Vayton tout craché. 


Écœuré, il regarda son petit bouquet de myosotis, tellement modeste en comparaison des luxueuses roses, qu’il en eut honte. Au moment où il jeta ses «Forget-Me-Not » de rage, la porte s’ouvrit. 


Au lieu de Pork, ce fut Scarlett qui apparut. Elle eut le temps de réaliser que Rhett était là, et qu’il venait de se débarrasser, devant elle, d’un bouquet, en bas des escaliers.   


Le livreur du fleuriste avait retrouvé un semblant de politesse. Il salua la dame et lui dit qu’elle trouverait une carte à l’intérieur à l’attention de Madame Scarlett O’Hara. 


Heureusement, Pork arriva et la déchargea du volumineux bouquet. Il remarqua immédiatement son ancien patron. « Messié Rhett, je suis tellement heureux de vous revoir ! »


Rhett était incapable de parler, pris de court par cette situation qu’il n’avait pas prévu. Il le gratifia d’un maigre sourire.


Pork, comprenant que l’ambiance n’était pas aux retrouvailles, s’empressa de rentrer dans le hall afin de trouver un énorme vase adéquat. 


Rhett avait chaud. Il transpirait. Il avait soif et était épuisé par cette journée de marche en plein soleil. Tout tournait autour de lui. C’est pour ces raisons factuelles qu’il s’expliqua pourquoi ses mains tremblaient et que ses jambes menaçaient de flancher. Tout allait de travers. Il n’avait plus qu’une hâte, partir.


Il ne regarda pas Scarlett dans les yeux lorsqu’il déposa le grand paquet à ses pieds. Il dit simplement, de l’air le plus détaché possible : « Bonjour Scarlett. Je suis passé pour déposer ce cadeau pour l’anniversaire d’Ella dimanche. Pourriez-vous lui dire que son Oncle Rhett l’embrasse ? Au revoir ! Je vous souhaite une bonne journée. » Puis il fit le geste de se retourner pour redescendre les marches. 


Au lieu de lui répondre, Scarlett passa devant lui et descendit avec rapidité l’escalier pour ramasser le bouquet qui traînait négligemment dans l’herbe. 


« « Des Forget-Me-Not » ! Je les adore, Rhett. Pourquoi les avez-vous jetés ? »


Le rire sardonique de son ancien mari raisonna lugubrement : « Oh, je vous en prie, Ma Chère ! Ne faites pas semblant ! Ces pauvre bulbes sont minables, ridicules en comparaison de la sublimissime brassée de roses. Mon geste était médiocre ! Comme tout ce j’ai fait pour vous. » Il fut pris d’un éblouissement qui l’obligea à s’agripper soudainement à la rampe d’escalier. 


Réalisant, avec inquiétude, son équilibre instable, Scarlett se précipita pour soutenir son bras. Elle haletait. « Mon cœur va exploser » constata-t-elle intérieurement. D’une voix anormalement haut-perchée et nerveuse, elle lui intima : 


« Je vous prie d’arrêter votre comportement ridicule. Vous n’êtes pas bien, et êtes prêt à vous écrouler. Rentrez à la maison pour vous rafraîchir et vous reposer un moment. »


N’attendant pas qu’il lui objecte un refus, elle retourna à l’intérieur. 


« Montrer une faiblesse physique devant elle ! Aucune humiliation ne me sera épargnée ! » Rhett maugréa contre lui-même, mais entra dans cette maison où il n’avait plus pénétré depuis vingt-cinq mois.


Scarlett, une serviette en main, accompagnée de Prissy qui portait une petite bassine d’eau, lui ordonna de s’allonger sur le divan du boudoir.


Prissy le salua, aussi naturellement que s’il revenait d’une courte absence d’une heure, puis elle s’éclipsa.  
Les vertiges qui l’avaient saisi continuaient. Lorsqu’il vit s’approcher Scarlett, avec la serviette préalablement trempée dans l’eau, il s’insurgea : «Ce n’est rien du tout. Ne prenez pas cette peine. Je m’en vais. »


Scarlett ne l’écouta pas. Elle se baissa pour éponger son front, ses joues, et humidifier ses cheveux jusque sur la nuque. 


Ils restèrent muets quelques instants. Seules leurs respirations saccadées conjuguées troublaient le silence.

C’est Rhett qui, craignant d’être submergé par l’émotion, voulut mettre fin à leur proximité trop rapprochée. Faisant mine de vouloir se lever, il en fut empêché par une main posée sur son épaule, et une Scarlett furibonde. 


Forçant son ton colérique, elle lui reprocha : « Depuis notre dernière rencontre, je ne cesse de jouer à être votre infirmière. Vous êtes probablement déshydraté. Votre peau est écarlate et vous êtes brûlant. Que s’est-il passé ? »


Rhett rendit les armes. Il ne servait à rien de s’opposer à elle lorsqu’elle avait une idée en tête. Il n’en avait pas la force. Et surtout, il n’en avait plus envie. Il ferma les yeux un court instant, pour mieux savourer la douceur de ses doigts appliquant un coin de la serviette humide contre sa peau. Il s’enivra de son parfum conjugué à une légère transpiration causée par sa journée de travail. Cette odeur férale stimula tant son désir qu’il dut enfoncer ses doigts dans le revêtement du canapé pour s’empêcher d’enlacer cette jeune femme trop sensuelle. 


Avec difficulté, il revint à la réalité. «Est-ce que mon infirmière va être satisfaite si je reconnais avoir été imprudent ? » Sa tentative pour la dérider fut récompensée par un sourire qu’elle essaya de masquer. 

« Depuis quatre heures, je circule à pied d’un endroit à un autre, au centre de la ville, au cimetière, le retour à l’hôtel, puis… chez vous. Et je viens de me rendre compte que je n’ai pas pris soin de m’asseoir un instant, et surtout pas de boire. »


Rassurée que son expérience d’infirmière lui permît de confirmer son diagnostic, Scarlett lui reprocha : « Rhett ! Vous êtes totalement inconscient ! Marcher pendant quatre heures sous cette chaleur, à votre âge ! Vous êtes déshydraté, et au bord de l’hypoglycémie. Je vais demander à Dilcey de couper un morceau de gâteau. Vous avez besoin de sucre pour vous remettre sur pied.» 


Avant de partir en cuisine, elle se retourna et lui conseilla : «Ôtez cette veste inutile et votre lavallière, afin que votre peau puisse respirer. » 


De ces remarques entendues, Rhett n’en retint qu’une qui le blessa. « A votre âge ! » Il est certain qu’elle fait la comparaison avec son jeune et vigoureux soupirant », remarqua-t-il, amère.


Il se redressa et s’assit, le dos bien droit. Il avait suffisamment étalé sa faiblesse. Il fallait qu’il se reprenne. 
Mais Scarlett était déjà de retour, accompagnée de la cuisinière, qui le gratifia d’un « Bienvenue, Messié Rhett ! » auquel il répondit avec plaisir. Il était content de revoir tous ces employés, faisant partie de l’univers de Scarlett depuis si longtemps.


Celle-ci empoigna la carafe pour verser un verre d’eau et le lui tendit. «  Buvez ! Et je vais vous en resservir un autre. Vous qui ingurgitez du whisky comme du petit lait, auriez-vous peur de vous noyer dans un verre d’eau ? » Scarlett continuait à alterner brusquerie, voix coupante, moqueries avec préoccupations attentionnées.


Un comportement que Rhett n’était plus en mesure de déchiffrer.


Pour la faire enrager, il feignit de tester l’eau : « Beurk … C’est fade. Vous êtes une piètre hôtesse, Ma Chère !»


Ayant réussi à lui faire décocher son regard le plus meurtrier, il éclata de rire, et dévora la part de gâteau. 


Il se sentit mieux. Heureux de retrouver le pouvoir de la taquiner et de la faire sortir de ses gonds. « Mais je vous félicite pour votre rôle d’infirmière privée, qui relève d’un vrai sacerdoce. »


C’en était trop ! Scarlett saisit qu’il avait fait exprès d’utiliser un mot qu’elle ne comprendrait pas. Comment conservait-il ce pouvoir de l’irriter si aisément ? 


Avant qu’elle puisse lui décocher une autre flèche vénéneuse, Pork s’annonça en frappant. « Où dois-je disposer le grand vase avec les roses, Ma’ame Scarlett ? Et le petit bouquet ? »


Elle lui indiqua de mettre les roses dans la salle à manger, et d’apporter ici, dans le salon, le bouquet de myosotis. Une minute plus tard, il réapparaissait avec les « Forget-Me-Not ». « Voici l’enveloppe qui était attachée au bouquet de roses. » 


« Pork ! Pourriez-vous atteler le buggy ? Il faudra ramener Monsieur Rhett à son hôtel. » Il acquiesça. Regardant son ancien employeur, il lui demanda : « Quand voulez-vous partir, Messié Rhett ? »


Rhett observait Scarlett qui venait d’ouvrir l’enveloppe et lisait la carte. Un sourire doux, qu’il ne lui avait vu exprimer par le passé qu’exclusivement devant Ashley, apaisait sa physionomie. 


Il se leva brusquement et répondit autoritairement à Pork : « Tout de suite. Je pars tout de suite. »


Surprise par cette décision soudaine, Scarlett sortit de sa rêverie : « Etes-vous certain que cela soit prudent, Rhett ? Vous sentez-vous mieux ? »


Réajustant sa lavallière, et enfilant sa veste, il rétorqua, exagérant son accent traînant : « Parfaitement, bien, Très Chère. Comme un jeune homme. Je vous remercie de m’avoir prodigué vos soins si… relaxants. » Puis sa voix se fit plus dure, afin que ne transparaisse plus aucune émotion : « Je me permets de prendre congé. Je ne sais pas quand nous nous reverrons. Je vous souhaite un franc succès pour votre nouvelle entreprise. »


Il était déjà en partance, sur le pas de la porte : « Pourriez-vous dire à Ella et Wade que je les aime ? Précisez-leur, s’il vous plait, que je serai heureux de recevoir de leurs nouvelles par lettre ou par télégramme. » 


Il remit son chapeau. En lui tournant le dos, il ajouta : « Au revoir, Scarlett. Soyez heureuse ! »


Scarlett était interloquée par son changement d’humeur soudain. Elle balaya les yeux de droite à gauche, cherchant à lui répondre quelque chose, essayant de calmer la panique inexplicable qui l’envahissait. 


Une bombe bruyante dévala les escaliers du premier étage. La crinière rousse se précipita vers Rhett qui avait ouvert la porte, et enlaça sa taille : « Oncle Rhett ! Comme je suis contente de vous revoir ! Mais, vous partez déjà ? » Le visage d’Ella, si expressif, passa de la joie à la déception.


Rhett la serra dans ses bras. « Ma petite Ella, je suis venu spécialement pour te déposer ton cadeau d’anniversaire. Tu l’ouvriras Dimanche. Surtout, sois bien sage. Voudras-tu m’écrire pour me raconter comment s’est passée ta fête d’anniversaire, car je présume que ta mère en a prévu une avec tes amies. »


Ella commença à hocher la tête. Bien sûr, elle lui écrirait. Et puis, une idée germa, qu’elle s’empressa de lui faire savoir : « Oncle Rhett, pourquoi ne viendriez-vous pas à ma fête d’anniversaire ? L’Oncle Ashley sera là ainsi que l’Oncle Henry. Mais ma joie ne sera complète que si vous êtes avec nous. »


Rhett ne savait plus quoi répondre. Il s’apprêtait à trouver un prétexte. Peut-être devait-il lui dire qu’il ne pouvait pas passer trois jours de plus à Atlanta alors que son travail l’accaparait à Charleston. Certainement pas que sa mère préférerait rester en tête à tête avec son Oncle Ashley, sans avoir à supporter la présence gênante de son ancien mari.


Puis il remarqua que les yeux verts d’Ella étaient embués de larmes. D’une petite voix défaite, elle murmura : cela va faire le troisième anniversaire où vous n’êtes pas présent. Je comprends… » Elle s’arrêta. Comprenant que sa belle-fille ne serait jamais assez importante pour lui.


La gorge de Rhett se noua. Il surprit le regard de Scarlett. 


D’un ton rassurant, celle-ci s’adressa à sa fille : « Je suis certaine que ton Oncle Rhett va pouvoir se libérer, et venir Dimanche à ta fête. » 


Se tournant vers lui, elle le questionna : « N’est-ce pas, Rhett ? Acceptez-vous de rester trois jours de plus ici pour faire plaisir à la « Princesse d’Atlanta » ? »


Sans plus réfléchir, Rhett caressa la joue d’Ella : « Bien sûr, que ne ferais-je pas pour ma fille ? »


Il souleva son chapeau à l’adresse de Scarlett, et partit rejoindre Pork pour retourner à l’hôtel.


Trois jours, trois longs jours avant qu’il la revoie.


La valse des sentiments contradictoires et des espoirs reprenait de plus belle. 

 

Auteur : Arlette Dambron

 

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Disclaimers : je n'ai aucun droit sur l'histoire et les personnages d'Autant en Emporte le Vent qui appartiennent à Margaret Mitchell. J'ai créé le "monde" de Duncan Vayton et de Blanche Bonsart.

 


 

 

 


    

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